samedi 22 août 2015

Temps pluvieux et orageux à Dakar




Bonjour les Êtres humains !


Pour la majeure partie des touristes européens, et même pour ceux qui viennent d’autres pays africains visiter le pays de la Teranga, le Sénégal, c’est la chaleur, les paysages sahéliens et le soleil qui brille toute l’année. Mais pour nous qui y vivons du 1er janvier au 31 décembre, ce n’est pas que cela. En effet, le Sénégal est, certes, un pays au climat tropical sec, ce qui n’empêche pas qu’il reçoit des précipitations durant deux à trois mois l’an. Pour moi, qui suit originaire d’Afrique centrale, et d’un pays traversé par l’équateur, une poignée de précipitations sporadiques mal réparties sur un trimestre, ce n’est pas vraiment une saison des pluies, au sens de celles que l’on connait dans mon pays d’origine, le Gabon. Là-bas, il y a une grande et une petite saison des pluies, et l’une ou l’autre sont juste un calvaire pour les populations, surtout en milieu urbain : il arrive que des torrents d’eau se déversent sur la capitale, Libreville, sur deux, voire trois jours, presque sans interruption. Là-bas, lorsque le ciel s’obscurcit, que de gros nuages noirs tapissent la voûte céleste et que des éclairs viennent à zébrer l’horizon, les habitants ne pensent qu’à une chose : rester bien au chaud chez eux, en attendant que ça se passe.



Ici à Dakar, les choses ne se passent pas vraiment de la même manière. D’abord, les pluies, qui, la plupart du temps, ressemblent à de simples rosées, durent rarement plus d’une heure. D’ailleurs, il arrive fréquemment que le ciel s’assombrisse et déverse ses quelques gouttes et qu’une heure et demie plus tard, mes amis et moi soyons en train de courir au terrain de basket. Et je dois vous avouez que j’aime bien voir des cumulonimbus s’agglomérer au-dessus de Dakar, cela me donne la nostalgie de ma terre natale. Je me suis même créer un petit rituel : chaque année, dès que j’entends les premières gouttes de pluie, si j’en ai l’occasion, je sors sous l’averse et me laisse tremper quelques minutes. Ma grand-mère nous disait, lorsque nous étions enfants, que la première pluie de l’année est une eau purificatrice et bénéfique… oui, je suis africain, mélancolique et superstitieux ! Il y a juste une chose qui m’énerve quand il pleut ici : versez un peu d’eau sur une terre habituellement poussiéreuse ou vous êtes sûrs de vous retrouver avec un de ces bourbiers ! Alors, gare à vos nouvelles Nike, vos beaux habits blancs ou vos jolies sandales d’été… Et c’est comme cela chaque année, entre Juillet et septembre. Ou plutôt, c’était ainsi jusqu’à cette année 2015 !


Depuis que les pluies ont commencé, il y a déjà plus d’un mois, je crois qu’à voir l’allure qu’elles ont, beaucoup de Dakarois doivent se dire que les changements climatiques dont tout le monde nous rabâche tant les oreilles en ce moment ne sont surement pas de vains mots. Et la pluie de ce vendredi 21 août n’a fait que le confirmer.

Déjà, il faut dire qu’il pleut quasiment tous les jours, sinon, un jour sur deux, depuis près d’une semaine, ici à Dakar. En plus, pour beaucoup, surtout les jeunes qui sont nés après la grande période de sécheresse qu’a connu le pays dans les années 70, ça devait être la première fois de leur vie qu’ils voyaient des pluies qui durent toute la nuit, et qui se poursuivent le jour suivant ! Mais revenons à ce vendredi. Le temps était déjà bien maussade depuis la mi-journée, bien qu’aucun nuage inquiétant n’ait pointé son nez à l’horizon. Je profitai de cette accalmie pour aller travailler un devoir de maison avec des collègues, chez l’un d’entre eux. Et jusqu’à six heures du soir environ, rien n’augurait une quelconque averse : le soleil avait gratifié la ville de quelques chaleureux, bien que timides rayons, tout au long du jour, et allait tranquillement finir sa course derrière la limite entre le ciel et la mer. Et nous, nous allions commencer une nouvelle étape de notre évaluation environnementale virtuelle lorsque des bourrasques se sont levées dehors. Un coup d’œil rapide au balcon nous a fait comprendre la raison de l’agitation humaine qui accompagnait ces coups de vent : le ciel venait de passer d’un clair dégagé à une lugubre masse grise qui menaçait de s’effondrer sur la terre d’un moment à l’autre. « Pas question qu’elle me trouve hors de chez moi ! », ai-je dit à mes condisciples pour abréger la séance de travail. Quelques minutes plus tard, je sortais de l’immeuble où nous étions avec l’un d’entre eux, mais à peine avons-nous parcouru une poignée de mètres que les vannes célestes se sont ouvertes. Nous avons juste eu le temps de nous abriter à la véranda d’une dibiterie voisine. Impossible de faire demi-tour, ni de tenter de braver le déluge qui venait de commencer, surtout que chacun de nous avait son ordinateur portable avec lui. Nous avons donc décidé d’attendre tranquillement que ça se calme pour nous en aller. Nous étions pris sous une véritable pluie torrentielle, accompagnée d’impressionnants éclairs !

Paradoxalement, nous n’avons pas eu à attendre longtemps avant de pouvoir nous en aller : au bout de, quoi, vingt minutes, à tout casser, la pluie diluvienne s’est changée en un crachin qui s’estompait aussi vite que les minutes filaient. Nous nous sommes donc séparés, chacun allant dans une direction opposée, vers l’arrêt de bus qui le conduirait chez lui. J’ai dû patauger avec mes pauvres belles Nike dans les véritables rivières d’eaux usées qui avaient, en un rien de temps, inondé les artères de la capitale sénégalaises. C’est vraiment aberrant de se trouver dans une rue bordée de part et d’autre d’ambassades, de villas luxueuses et autres grands immeubles abritant des banques ou des opérateurs de téléphonie mobile, et de ne pas voir un seul caniveau, une seule bouche d’évacuation des eaux usées, rien ! Surtout dans un pays doté d’une structure aussi bien organisée que l’Office Nationale d’Assainissement du Sénégal (ONAS) ! Et c’est ainsi dans presque tous les quartiers de la ville. À la moindre petite averse, les rues et mêmes les grandes artères deviennent des lacs, alimentés par les rivières qui convergent de tous les points un peu surélevés de Dakar. Je ne parlerai même pas des inondations qui n’épargnent que le centre-ville, perché sur la corniche. En banlieue, on comptera surement encore des morts, et les familles sinistrées et obligées de dormir à la belle étoile seront à la une de tous les journaux, au moins sur les trois jours à venir !

Lorsque je suis arrivé à l’arrêt du bus, il y avait un de ces vieux tacots baptisés « Ndyara djaye », qui faisait le plein de clients. Ne voulant plus rester debout, en maillot de basket et short, les pieds plongés dans mes aqua-baskets, avec mon PC sous la main, j’ai préféré y grimper sans plus attendre. « Au moins, je serai à l’abri de l’eau, même s’il démarre dans trente minutes ».

Depuis ma jeunesse, j’ai toujours eu l’impression que, dès qu’il pleut, les gens sont un peu plus calmes, détendus, à la limite, mélancoliques. En tout cas, c’est l’effet que ça me fait. Étrangement, c’est tout le contraire, ici. Car, à peine ai-je pu m’asseoir sur une des banquettes serrées du bus qu’une jeune femme s’est levé, l’air très énervée, ordonnant à l’homme qui était avec elle de le suivre hors du bus. Mais, arrivée à la sortie de celui-ci, des voix ont commencé à s’élever : l’apprenti (boy-chauffeur, ou chargeur, sous d’autres cieux) empêchait la jeune femme et son compagnon d’en descendre. Pour quelle raison ? je ne saurai vous le dire ! Il a tout de même fallu l’intervention du chauffeur, à l’autre bout du véhicule, pour que le jeune apprenti les laisse enfin passer. Mais cependant que le bus ne démarrait toujours pas, et que le couple s’est posté à quelques pas de là, attendant surement un autre bus, une dispute nourrie d’horribles noms d’oiseaux a éclatée entre l’apprenti et le chauffeur, qui hurlait depuis sa cabine, d’une part, et la jeune femme, décidée à en découdre avec l’un ou l’autre. Dans le bus, un brouhaha diffus s’est élevé, entre ceux qui défendaient la jeune femme, arguant qu’elle a bien le droit de descendre si elle le veut, et ceux qui étaient du camp du conducteur du véhicule et de son apprenti, eux soutenant que la jeune femme était juste arrogante et méprisante…

C’est dans cette drôle d’ambiance que le bus a fini par démarrer, une bonne quinzaine de minutes après que je m’y sois installé. Mais, à peine avons-nous roulé trente mètres qu’un vieillard, visiblement courroucé par le comportement de l’apprenti et du chauffeur, à demander à descendre, en vociférant, lui aussi, des insultes envers les deux hommes. Le bus s’est arrêté, il en est sorti, tandis que d’autres passagers s’y engouffraient. Parmi ces derniers, une femme d’âge mûr a commencé à se disputer avec l’apprenti : celui-ci lui demandait de s’asseoir, vu qu’il y avait encore beaucoup de sièges vides, mais elle rétorquait qu’elle préférait rester debout devant l’entrée du véhicule (gênant, du coup, ceux qui voulaient y accéder) ; parce qu’elle allait bientôt descendre. « Dans quel drôle de véhicule suis-je monté ? C’est la pluie qui les met tous sur les nerfs comme cela ? », me suis-je demandé.

Au bout d’environ quinze minutes de trajet, je me suis dit que ce devait vraiment être le cas… l’apprenti, qui se charge d’encaisser le « passe », a commencé sa tournée. Pour nous autres qui avions des pièces, il n’y a pas eu de soucis. Par contre, pour tous ceux qui avaient des billets de cinq cent, mille, voire deux mille francs, il assurait, en prenant le billet de banque, qu’il allait rendre la monnaie dès qu’il en aurait. Arrivés à l’arrêt du rond-point baptisé « jet d’eau », la situation a totalement basculée. C’est une jeune femme qui a été l’élément déclencheur : elle était monté à l’arrêt précédent et avait remis cinq cents francs à l’aide-chauffeur, pour un trajet de cinquante francs, et celui-ci lui a rendu trois cent cinquante francs. Comme elle était déjà hors du véhicule quand elle s’en est rendu compte, l’apprenti a demandé au chauffeur de démarrer, tandis qu’elle criait en réclamant son argent. Lorsque le bruit du moteur s’est fait entendre, une vague déferlante d’insultes, de cris et de menaces s’est abattue sur le conducteur du véhicule : visiblement, tout le bus s’est ligué contre l’apprenti et hurlait que le véhicule ne démarrerait pas tant que la jeune femme n’aurait pas eu ses cent francs ! L’apprenti, quant à lui, jurait qu’il avait bien remis quatre cent cinquante francs à la passagère énervée. Mes chers amis, croyez-le ou non, nous sommes restés là, près de quinze bonne minutes, immobilisés par la dispute entre, cette fois, tous les passagers du bus et la jeune femme, d’une part, et l’apprenti et son chauffeur, dans l’autre camp ! Les insultes, les menaces, les parties intimes des mères des uns et des autres… tout y est passé ! Un passager exaspéré, qui devait sûrement aller très loin, a proposé de donner une pièce de cent francs à la jeune femme, mais tous les autres l’en ont dissuadés : « ils le font exprès, ces voleurs d’apprentis ! Il va lui rendre son argent, sinon rien d’autre ! » Finalement, le chauffeur du bus est allé retrouver son apprenti, que la jeune femme tenait déjà par le col du tee-shirt, et lui a arraché des mains la sacoche qui lui sert de caisse. Après avoir réglé le problème de la jeune femme, il est monté dans le bus, la sacoche en main, et a commencé à rembourser la monnaie de tous ceux qui avaient remis à son apprenti un billet de banque, demandant même aux passagers, lorsqu’il était à court de pièces, de lui changer des billets. Ceci réglé, le bus a enfin pu redémarrer.
             


En définitive, pour un trajet qui me prend, au trop, trente minutes, je suis arrivé chez moi au bout de presque deux heures. En descendant du véhicule, un monsieur près de moi, qui était, lui aussi arrivé à destination, a demandé ce que je pensais déjà plus tôt : est-ce cette pluie orageuse qui a rendu les gens aussi nerveux et belliqueux ? « Ce sont les changements climatiques, grand, lui ai-je lancé, ça dérègle tout, même les humeurs des hommes ! » 

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