jeudi 24 novembre 2016

Un quartier sous les déchets


Bonjour les Etres humains !



Un jour, j’ai entendu Stephen KING, prolifique écrivain américain à grand succès, conseiller aux jeunes d’écrire sur ce qu’ils vivent. Alors, pour suivre son conseil, je vais, une fois de plus, vous parler de mon quartier. Pour rappel, j’en avais déjà largement parlé dans le billet intitulé : « Bienvenue chez moi ! » 


Je vis dans un des bidonvilles de la capitale du Gabon, un vaste quartier aux frontières peu définies, comme la majeure partie de ceux de Libreville. Un quartier dénommé « Derrière l’Ecole Normale », en référence à l’Ecole Normale Supérieure (ENS), qu’il abrite. Dans ce township du nord de la ville, situé entre le quartier « Derrière la prison », « l’Ancienne Sobraga » et les « Charbonnages », la pauvreté est extrêmement répandue et ses conséquences se font ressentir à tous les niveaux de la société. En fait, mon quartier est un parfait  exemple du sous-développement et de ses conséquences dans notre pays. Vous l’aurez compris, il y a énormément de choses à dire sur « Derrière l’ENS », comme on l’appelle aussi. Mais aujourd’hui, je vais juste revêtir ma blouse d’écologue et vous parler des conditions sanitaires dans lesquelles nous vivons ici.



La principale artère qui borde notre quartier part de la prison centrale vers l’ancienne RTG (Radio Télévision Gabonaise). L’entrée principale de celui-ci se situe juste en face du grand portail de l’Université Omar BONGO, première université du pays, et conduit à l’Ecole Normale Supérieure. Comme dans plusieurs quartiers de la capitale, la route qui conduit chez nous n’est goudronnée que sur quelques centaines de mètres. En fait, le quartier se divise en deux grandes parties, à partir de l’ENS. Sur la droite, la route, encore goudronnée, conduit jusqu’à la villa d’un ancien président de l’Assemblé Nationale, candidat à l’élection présidentielle d’Aout dernier. Devant cette villa, la route se divise encore en deux artères, l’une, sur la droite, est aussi goudronnée sur quelques dizaines de mètres, jusqu’à l’entrée de l’ancienne résidence de Sophie Ngomassana (ancienne ministre de la République). De là, partent des ruelles semblables à toutes les autres du quartier : des pistes garnies de crevasses à n’en plus finir ! L’autre ruelle qui part du portail de la villa de l’ancien premier député de la Nation, identique à ces ruelles, conduit à la zone dite de « l’épicerie ». Mais je ne vous parlerai pas de ces zones qui sont assez éloignées de mon lieu d’habitation, bien que la vie y soit exactement la même. Je vais plutôt vous parler de la deuxième grande partie de notre adorable quartier, celle qui suit la route allant sur la gauche à partir de l’ENS. Elle mène à ce qu’on a surnommé « Allalango », du nom d’un ancien grand et célèbre débit de boissons du coin. Sur cette voie jonchée de ce que mon père appelle affectueusement des « nids d’éléphants », ne circulent que les véhicules de particuliers qui y vivent. Les taxis s’y rendent très difficilement et peuvent même vous demander le double ou le triple du tarif normal ! Les rares « clandos » qui veulent bien vous y conduire vous demanderont cinq cent francs (500fcfa), quand ils desservent la zone de l’épicerie pour seulement cent francs. Le décor ainsi planté, revenons à notre sujet du jour, l’insalubrité.

A partir de l’université, on peut compter, sur l’itinéraire conduisant au « petit marché » d’Allalango, trois emplacements réservés au dépôt des ordures ménagères. Le premier est situé à quelques mètres de l’entrée du quartier, près de l’université. Le deuxième se trouve à mi-chemin entre cette dernière et l’ENS, et le troisième, bien plus éloigné de ceux-ci, est à quelques pas du petit marché du coin. Dans notre belle capitale, le ramassage des ordures ménagères a été confié à une entreprise qui officie dans plusieurs capitales d’Afrique subsaharienne et du nord, j’ai cité le groupe Averda. Ainsi, aux emplacements cités plus tôt, vous retrouverez des bennes à ordures de tailles variables flanquées du « A » blanc stylisé sur fond bleu. Lorsque vous circulez dans Libreville, vous ne manquerez pas d’être agréablement surpris par le ballet incessant des énormes véhicules dédiés au ramassage des ordures. Vous vous direz surement, comme moi à mon retour dans la capitale, que cette entreprise doit assurément veiller à la propreté de la ville et au bien-être de ses habitants. Venez donc faire un tour à l’Allango et vous changerez vite d’avis.

Comme presque tous les matins, je me lève à six heures pour la corvée d’eau, parce qu’il est impossible, dans notre zone, d’avoir de l’eau au robinet toute la journée. Juste quelques heures au lever du jour nous conviennent, selon dame SEEG, qui nous fait grâce de l’eau courante (sous la bannière de Véolia, encore un grand groupe dont personne ne douterait de l’efficacité, mais passons…). Presque toujours, après ma corvée d’eau, je vais jeter les sacs poubelle accumulés la veille dans la benne du petit marché, la plus proche de chez moi. Durant tout le début du mois d’Aout dernier, cette dernière était souvent pleine à craquer, certes, mais elle était vidée très rapidement. Puis, durant les évènements dits « post-électoraux » que ceux qui suivent l’actualité politique locale connaissent, les montagnes d’ordures ont commencées à s’entasser. Bon, on peut concéder aux employés d’Averda d’être, eux aussi, des Etres humains qui ont peur de recevoir une balle perdue avec toutes les armes qui étaient brandies dehors. On pensait tous alors qu’avec le calme revenu sur la capitale, les ordures qui commençaient à obstruer la route qui mène chez nous finiraient par disparaitre. A notre grand étonnement, ce ne fut pas le cas. Ainsi, pendant plusieurs jours, les sacs en plastiques pleins de reste de repas, les carcasses d’animaux domestiques morts, les feuilles d’arbres de toutes espèces, les débris plastiques, les débris d’appareils électroniques, etc… ont formé une sorte d’oasis d’immondices au centre duquel se trouvait la belle benne bleue, pleine comme un œuf de Fabergé ! je vous épargne les détails sur les flaques verdâtres, rougeâtres, et autre-âtres qui se sont formées dans la zone, avec, dans ces bouillons de culture, des asticots gros comme des phalanges, qui nageaient joyeusement entre la peste et le choléra. Ce spectacle, qui a pris, depuis, un volume moindre, reste tout de même celui auquel j’assiste tous les matins quand je sors de mon quartier.



Vous savez ce qui m’alarme le plus face à ce paysage ? je vous explique : entre le lieu où se trouve la benne et le petit marché, il y a une pente qui passe devant l’école primaire du quartier et en contrebas de laquelle se trouvent la plus grande partie des habitations du coin. A la mi-septembre, la saison des pluies a commencé. Ceux qui ont déjà vécu en milieu tropicale imaginent bien ce qu’est une saison de pluies au Gabon : de longues et fortes averses quasiment tous les deux jours, et ce durant des mois. Résultat, après chaque pluie, l’on retrouve des sacs en plastique et une grande partie de leur vil contenu dans tout le quartier. Chaque matin, mon oncle passe un coup de râteau devant la maison, pour essayer de les diminuer. Mais c’est comme puiser de l’eau avec une calebasse sans fond… Les rats et les cafards sont devenus nos inséparables voisins les plus proches. Dieu merci, aucune maladie grave due à cette pollution n’a encore été diagnostiquée, pour le moment. A croire que l’adage qui dit que « l’Africain ne meurt pas de microbes » se vérifie bien chez nous !

Ceci dit, je vous avoue que je serais de mauvaise foi si je rejetais toute la faute de cette situation sur l’entreprise Averda. En effet, je dois reconnaitre que le contexte social local n’est pas pour arranger les choses. Parce qu’il faut bien comprendre qui sont les habitants de ce quartier et quelles sont leurs meurs. Avant toute chose, il faut se souvenir que jusqu’au début des années 2000, nous vivions un peu comme nos parents qui ont débarqué de leurs villages et sont venus s’installer dans cette zone quasi-rurale de Libreville. Nous nous débarrassions de nos ordures comme on le fait encore dans les villages les plus reculés d’Afrique, en les jetant derrière nos maisons. Avec le temps, et l’illusion d’urbanisation que nous connaissons ici, les maisons en planches ont laissé place à des bâtisses en briques, dans lesquelles tout le monde veut avoir un split, un écran plasma et une antenne CanalSat. Le foncier faisant défaut, beaucoup ont commencé à creuser leurs fondations sur les sites où, dans le passé, se trouvait une décharge familiale. La conséquence est qu’aujourd’hui, presque tout le sol nu du quartier ressemble à un site archéologique dont les trouvailles sont les vielles bouteilles, conserves, cannettes, sacs en plastique, etc… enfouis quelques années auparavant.

Ce qui me désole absolument, c’est que, aujourd’hui, en 2016, ceux-là qui regardent le monde à travers leurs chaines câblées, qui ne communiquent plus que par WhatsApp et portent (pour ces dames) des mèches bleues sur la tête, continuent de vivre comme il y a cinquante ans. Je suis estomaqué quand je vois que tous mes voisins les plus proches, je dis bien tous, jettent leurs sacs plastique pleins d’ordures derrière la maison de mon bailleur. Vous imaginez un peu à quoi peut ressembler une montagne d’ordures accumulée par sept familles ? Le pire, c’est que ces mêmes familles se servent des mêmes latrines, situées derrière leur petite décharge. Ils doivent donc, hommes, femmes et enfants, marcher dans leurs propres ordures pour aller faire leurs besoins ! je suis sidéré quand je vois des enfants trimballer un énorme sac pleins d’ordures et le déposer tranquillement au pied de la benne, à même le sol. Certains, certes, sont trop maigres ou pas assez grands pour le hisser dans la benne. Mais, je perds littéralement la tête quand c’est un adulte qui le fait. Quand il s’agit d’un jeune de ma génération, je ne peux m’empêcher de lui demander ce que ça lui couterait de jeter son sac dans la benne. Certains sont compréhensifs et même honteux de leur geste, tandis que d’autres, à la limite, me répondent par des insultes. Pour les plus âgés, je ne peux que secouer la tête, car, pour ceux-là, il est trop tard pour apprendre. On ne redresse pas un vieux baobab tordu… Et puis, il y a ceux qui ont juste, à mon avis, une case en moins. Du genre de cet adulte qui, il y a quelques jours, vers midi, s’arrête devant la benne à ordures, baisse son short, sort son sexe et urine sur les déchets qui jonchent le sol, sans même se soucier des pauvres petites élèves du primaire qui sortent des cours !
 

La question qui m’est revenue à l’esprit, à chacun de mes constats est celle-ci : qui est responsable ? Qui est fautif lorsqu’Averda laisse les riverains croupir sous les déchets durant des jours ? Qui est responsable quand mes voisins jettent leurs ordures derrière la maison ? Qui accuser quand les gens préfèrent poser leurs sacs d’ordures sur le sol au lieu de les jeter dans la benne ? Qui devrait sévir lorsque ce père de famille pisse (permettez-moi l’expression) devant des enfants ? A mon humble avis, la réponse est l’Etat. Et là, je vois déjà mes amis qui disent tout le temps que j’aime rendre l’Etat responsable de tous les maux du Gabon se ruer sur moi… Mais je le répète, le premier responsable de tout ce désordre est l’Etat. Parce que nous sommes dans une nation régie par des lois et que le rôle premier de l’Etat est de veiller au respect scrupuleux de celles-ci. Nous avons un code de l’environnement (Loi 007/2014), que je vous invite à consulter et qui est clair, tant sur les mesures que doit prendre l’Etat, au travers de son Ministère de l’environnement, pour que les opérateurs de gestion des déchets ménagers n’agissent pas selon leur bon vouloir. Ce même code est aussi clair sur les modalités d’élimination des déchets ménagers, sur les moyens de surveillance qui doivent être mis en place pour veiller à la réduction des pollutions et des nuisances, ainsi que les obligations de l’Etat et des medias publics en matière de sensibilisation du public ! je ne vais même pas rentrer dans les détails des articles de ce code ou parler des décrets comme la loi n°13/74 portant sur l’élimination des déchets et la réduction des nuisances publiques ! Ces réalités que nous vivons dans mon quartier, beaucoup d’autres les vivent dans les leurs, à travers toute la capitale gabonaise ! Jamais vous ne verrez un agent du ministère de l’environnement venir enquêter sur la satisfaction des citadins par rapport aux activités d’Averda ! Jamais vous ne verrez votre enfant revenir de l’école, vous disant qu’on leur a fait un cours sur les déchets et leurs dangers ! Jamais vous ne verrez, sur les chaines locales dites publiques, des programmes visant à sensibiliser les populations sur cet aspect pourtant crucial de leur vie ! Pas un mot dans les journaux, pas de sanctions prises contre qui que ce soit ! Pourquoi ? Parce que nous avons de belles lois qui sont bien écrites sur le papier et qui ne servent strictement à rien !  


Pour finir, je me demande quelle est la position des associations et ONGs qui disent défendre l’environnement, face à cette problématique des déchets à Libreville. Il y a quelques jours, je me suis rendu au siège d’une de ces organisations non-gouvernementales. J’ai rencontré le chargé de la communication de celle-ci. Il m’a brossé un joli portrait de leurs activités, qui, en gros, se concentrent sur la préservation des forêts et ressources naturelles. « C’est très bien, ce que vous faites, mais quelle est votre action  en ce qui concerne les nuisances et pollutions dans la ville de Libreville où je vis, moi ? ». Rien ! Vous savez pourquoi ? Parce que les organismes internationaux qui financent les projets de cette célèbre ONG ne s’intéressent pas à la vie des Gabonais à Libreville. Peut-être que si le Librevillois était une ressource naturelle qui pourrait être exploitée dans un avenir plus ou moins proche, il y aurait des projets d’ONGs visant à améliorer son bien-être. C’est triste à dire, mais c’est la réalité !


Je ne veux pas juste donner des leçons et pointer les uns et les autres du doigt : je vous en conjure, chers compatriotes, concitoyens, frères et sœurs, faites un geste, montrez l’exemple, éduquez les enfants, apprenez leur les bons gestes de salubrité, prenez des photos des poubelles qui vous révoltent et envoyez-les directement à l’adresse e-mail d’Averda, apportez-les au ministère de l'environnement, même au Président de la République (il est sur Twitter et sur Facebook), parce que dans ce pays, la loi dit que vous avez droit à un environnement sain, alors revendiquez votre droit !

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