vendredi 20 février 2015

I Am Malcolm X

Bonjour les Êtres humains !

Aujourd’hui est un jour particulier dans l’histoire, celle des Etats-Unis d’Amérique, celle de tous les Afro-américains, et par extension, celle de tous les noirs de la planète. Oui, ce 21 Février marque la date de l’assassinat d’un de ceux qui portèrent  les voix du peuple noir au pays de l’Oncle Sam, sous l’ère de la ségrégation raciale : El-Ahjj Malek El-Shabazz, Little, et plus connu sous le nom de Malcolm X.



Je n’ai pas la prétention de refaire ici sa biographie. Vous pourrez la trouver un peu partout sur internet et dans les bonnes librairies. Je ne peux pas dire que j’ai été grandement influencé par ses paroles ou ses faits. D’ailleurs, je me suis rendu compte, il y a peu, que je ne les connaissais que très peu. Ce qui n’est pas très étonnant. Car, comme beaucoup de jeunes Africains de mon âge (nés dans les années 80), ce n’est vraiment qu’après 1992 que je découvre l’homme, à travers l’adaptation libre de son autobiographie au cinéma par Spike Lee, film dans lequel il est incarné par le célèbre acteur américain Denzel Washington. A cette époque, je devais entrer au lycée et, je l’avoue, je ne comprenais pas bien ce qui se jouait dans ce film : quels étaient les enjeux, les pouvoirs en action, et surtout, le message de l’homme. Je me rappelle qu’il n’y avait que la scène du début, dans laquelle il se défrise les cheveux chez le coiffeur, que j’avais retenu. En gros, je le voyait comme tous ces autres célèbres personnages historiques noirs dont tout le monde connait le nom, et un petit résumé de la vie, sans vraiment connaitre le message qu’ils ont porté, à l’instar des Martin Luther King Jr, Jesse Jackson, Patrice Lumumba, Nelson Mandela…

Quelques années plus tard, tandis que je terminais le lycée, je fus pris d’un certain intérêt pour l’histoire, et plus particulièrement celle du peuple noir, à travers le monde et les âges. A cette époque, dans mon entendement, qui ne se basait alors que sur les quelques documentaires que voulait bien nous diffuser la chaîne Planète, Malcolm X était une sorte d’extrémiste, à l’opposé du pasteur King. Pour moi, ce n’était rien d’autre qu’un de ces radicalisés, tels les « Black Panthers », qui prônaient la violence pour répondre à la violence, et qui, finalement, ne proposaient rien d’autre qu’une nouvelle forme de ségrégation en voulant séparer les noirs des blancs, chose impensable pour quelqu’un comme moi, qui croit en la richesse de la diversité et de la mixité. Je tiens à souligner le fait que, quelle que fut le message de Malcolm X et la portée de celui-ci, j’ai remarqué qu’il est très peu diffusé dans les médias. C’est d’ailleurs l’orientation de l’analyse faite du personnage par ceux-ci qui finit par laisser croire que ce n’était qu’un extrémiste radicalisé. Mais bon, il est vrai que, de mon côté, je n’ai jamais vraiment pris le temps de découvrir réellement qui était cet homme et ce qui le motivait vraiment.

C’est étrange comme les choses les plus sérieuses peuvent partir d’un rien, d’un fait totalement banal. Il y a environ deux mois, je me suis dit que j’allais me refaire une vidéothèque beaucoup plus dédiée au cinéma noir. J’avais commencé à faire la liste des films que j’avais déjà regardés et que je désirais conserver précieusement. Bien évidemment, les premiers noms qui me vinrent en tête furent (dans cet ordre-là) : Spike Lee, Denzel Washington, Malcolm X ! Ce fut donc le premier film que je téléchargeai (oui, en Afrique, le téléchargement est toujours légal !). J’avais décidé de prendre la version originale, pour, me dis-je, tester mon niveau en Anglais. La première fois que j’ai à nouveau regardé ce film, je me suis rendu compte que, non seulement je ne l’avais pas compris, plus jeune, mais qu’en plus, je n’avais rien retenu et qu’en définitive, je ne savais rien de Malcolm X. je me suis donc mis à la recherche de documents de toutes sortes me permettant de m’édifier un peu plus sur l’homme. De tout ce que j’ai lu, écouter et regardé jusqu’à lors, il y a certaines choses qui m’ont particulièrement interpellé.

En réalité, sur la vie de Malcolm X, il y a deux choses qui m’ont marquées plus que tout. La première concerne son rapport avec la religion. C’est tout simplement curieux de voir toutes les étapes que peut traverser un homme tout au long de sa vie, dans sa relation avec Dieu. Curieux de voir que quelqu’un qui est né « Little », nom de son père pasteur baptiste, donc chrétien, puis s’est fait appeler « Satan » en prison, preuve de son aversion pour la religion, avant de finir par devenir « X », sous la bannière de Nation of Islam, meurt sous le nom de Malik El-Shabazz, celui qu’il adopte pour matérialiser sa conversion à l’Islam orthodoxe, qu’il considère finalement comme La religion de la vérité. Ici, on voit le dualisme entre la quête de Dieu et celle d’une identité vraie, preuve pour moi que la religion, ou du moins, la spiritualité, ne doit pas être un élément hors de la vie de l’homme, complètement mis à part, mais plutôt qu’elle fait partie intégrante et joue un rôle primordial à chaque étape de son existence.  
La seconde chose qui m’a interloqué, dans la vie de l’homme, est la dévotion presqu’aveugle qu’il voua, pendant des années, à son ancien guide et mentor, Elijah Muhammad, leader de Nation of Islam. La ferveur dont il a fait montre pour lui pendant ces années, puis le changement radical qu’il opère après sa séparation d’avec la Nation, me font penser à ces histoires que nous racontaient les vieux films chinois des années 90, vous vous en souvenez ? ils parlaient presque toujours d’un jeune qui devenait un grand maître des arts martiaux, sous l’égide d’un maître, et qui, parfois, se retournait contre ce dernier, pour des raisons justes ou pas. Je vois dans ce parallèle, le fait qu’il est difficile de se faire tout seul, de devenir « quelqu’un », ce à quoi on aspire vraiment, tout seul. Mais, ce qui est plus notable, c’est qu’en fin de compte, ce n’est pas tant l’identité du maître, sa personnalité, qui comptent, mais plus les méthodes, les techniques, les valeurs, et surtout la dynamique qu’il insuffle à son disciple qui lui permettent d’avancer, de s’améliorer et parfois, d’aller un peu plus loin que le maître. Un peu comme cette vieille histoire du maître qui enseignait à ses disciples qu’avec la foi, ils pouvaient tout faire, même marcher sur l’eau, et qui un jour s’étonna de voir le plus assidu d’entre eux debout sur les flots, chose que lui-même n’avait jamais réussi.  

Rassurez-vous, je ne referai pas comme au lycée : ne me focaliser que sur la vie de l’homme et oublier ses paroles, et donc le message qu’il portait. J’ai eu envie de partager ici, avec vous, un texte sur lequel je suis tombé par hasard, il y a deux jours, je crois. Je tiens d’ailleurs à saluer le travail de Naya, rédactrice en chef de NOFI (Noir et Fier), qui a publié sur le site une traduction du dernier discours de Malcolm X, du 16 Février 1965, à l’église méthodiste de Corn Hill Rochester de New York.

Ce que je retiens de ce discours, c’est son caractère contemporain. D’une part, on voit qu’à cette époque, Malcolm X dénonçait  déjà un phénomène qu’on observe aujourd’hui avec une ampleur beaucoup plus grande : l’interprétation totalement orientée des textes religieux pour servir des causes purement égoïstes ! En effet, en ce temps là, c’était les dirigeants de la Nation of Islam qui, se targuant, se prétendant membres de la communauté islamique, s’enrichissaient et endoctrinaient les plus jeunes pour les mettre, non pas au service d’Allah et de la communauté, mais à leur propre service.  Cette façon d’agir n’est pas très différente de celle qu’on observe aujourd’hui un peu partout dans le monde. Des centaines, que dis-je, des milliers de jeunes qui, sûrement frustrés par les réalités de la vie, s’engagent, ici aux côté du groupe Etat Islamique, là, au sein d’Aqmi, ou encore de Boko Haram, pour perpétrer des actes qui, pour eux, servent la cause de l’Islam. Or, je ne crois pas que tuer quelqu’un, quelle qu’en soit la raison, soit bénéfique pour une religion comme l’Islam. Une religion qui, en réalité, enseigne la fraternité, l’amour et la tolérance envers les autres, quelque soit leur confession religieuse.

La seconde chose qui est particulièrement notable et bien d’actualité, ces derniers mois, est la triste réalité du racisme qui se manifeste encore en occident, et plus précisément aux USA, en Angleterre et en France. Et comme le souligne l’orateur, c’est le racisme manifesté aux Etats-Unis qui est le plus médiatisé. C’est bien le cas aujourd’hui, quand on pense à l’impact qu’ont eu les récentes tueries de jeunes hommes noirs par les forces de police américaines. On se souvient du cas Michael Brown, jeune noir de 18 ans tué au mois d’aout dernier à Ferguson, dans la banlieue de Saint-Louis, qui avait entrainé des émeutes et de violentes manifestations partout dans le pays. Je me souviens avoir eu l’impression de revoir ces images des années 60, dans lesquels des manifestants noirs étaient pourchassés par la police avec des chiens et de puissants jets d’eau. D’autres cas ont suivi celui-là, en novembre dernier, par exemple, où un enfant de 12 ans a été tué à Cleveland, parce qu’il manipulait une arme factice, ou encore plus récemment (Mardi 23 décembre 2014), ce jeune homme tué à Berkeley, toujours près de Saint-Louis,  par un policier qui clame la légitime défense. Sur le vieux continent, le fait le plus récent est sans aucun doute l’humiliation subie par un homme noir mardi dernier (18 Février 2015), dans le métro de Paris. En effet, un groupe de supporters du club de football anglais Chelsea FC, venus dans la capitale française pour suivre la rencontre opposant leur club contre le PSG, l’a empêché de monté dans la rame, le repoussant violemment à chacun de ses essais et scandant des chants explicitement racistes. En observant tous ces évènements récents, j’ai fini par me dire qu’il y a au moins un point sur lequel je ne suis pas d’accord avec Malcolm X : ce n’est pas tant que l’Amérique étale ses problèmes au grand jour et que L’Angleterre et la France tentent de les dissimuler. C’est plutôt qu’aux USA, au moins, la population ne reste pas là à regarder sans rien dire, sans rien faire, face à des actes de racisme. Ce qui s’est passé dans le métro parisien mardi dernier aurait pu, aurait dû susciter une réaction plus vive de toutes les communautés minoritaires, de France comme d’Angleterre ! Il est inconcevable qu’un étranger, en visite dans votre pays, vienne y clamer haut et fort qu’il est raciste, et le montre dans ses actes, et que vous, vous restiez là, silencieux, à attendre qu’un jour, cela n’arrive plus. Mais peut-être bien que les noirs de France ne se considèrent pas assez « chez eux », pour manifester contre ce genre d’agissements. Pourtant, ils étaient des milliers à défiler le mois dernier, criant haut et fort : « Je suis Charlie » ! Mais je préfère m’arrêter là avant de me laisser emporter par la colère et l’indignation…


Je terminerai en appelant, en ce 21 Février, triste anniversaire de l’assassinat de Malcolm X, chacun de nous, noir comme blanc, jeune comme vieux, chrétien, musulman, agnostique ou athée, à jeter un coup d’œil objectif sur la vie, le parcours et le message de cet homme d’exception. Vous y verrez peut-être, comme moi, un modèle intéressant dans la quête de la justice, de la vérité et finalement, de la tolérance. Ce genre d’hommes dont le monde d’aujourd’hui aurait grandement besoin. Et direz avec moi, comme les écoliers en classe avec Mandela, dans le petit documentaire à la fin du film de Spike Lee : I Am Malcolm X !

Et toi Engo, tu es quoi?



Bonjour les Êtres humains !

Il y a souvent, dans la vie courante, des mots, des phrases, des expressions que l’on déteste viscéralement. Pour moi, il s’agit d’une question que j’ai souvent entendu depuis de nombreuses années, et que je redoute à chaque fois que je rencontre un inconnu : « Tu es quoi ? »

Remarquez bien (je ne sais pas si, sur les autres continents, cette formulation spécifique est employée) : où que vous soyez, en Afrique Centrale ou de l’Ouest, on vous demande toujours : « tu es quoi ? » Pas : « tu viens d’où, tu es originaire de quel pays, tu es de quelle ethnie », non ! La question qu’on vous pose est bien : « tu es quoi ? » Déjà, sur le coup, je me sens toujours confus, parce que je ne sais pas exactement ce qu’on me demande : mon pays d’origine, mon ethnie, ma profession, mon sexe (on ne sait jamais !)… Encore que, selon le contexte, j’ai appris à deviner l’orientation de l’interrogation.



Comme je le disais plus haut, cela fait de très nombreuses années que j’entends les gens atour de moi m’adresser cette question : tu es quoi ? La première fois que je l’ai entendu, je ne devais pas avoir plus de sept ans. C’était dans un village, près de Bitam, dans le nord du Gabon. Ma grand-mère et moi nous-y étions rendus pour assister à une grande cérémonie (sûrement un retrait de deuil) à laquelle assistait des villageois venus de diverses contrées de la province. Il faut dire que, bien que je ne su quoi répondre à cette question qui m’avait été posée par un vieux, m’ayant trouvé en pleine dispute avec un jeune autochtone, je la comprenais assez bien. Parce que le vieux l’avait, bien évidement, formulée en Fang, ma langue maternelle. Et dans cet idiome, la traduction littérale de la question est : « tu es un petit quoi ? », sous-entendu : quelle ta tribu, celle de ta mère et ton village d’origine. Plus tard j’appris que je devais répondre que je suis Nkodjè, que ma mère est Effak, et que je suis du village d’Adzap N’deng Nkodjè (oui, je sais, ça fait beaucoup de noms étranges !) Mais revenons à la question qui ME fâche… dans ce contexte particulier, il est clair que lorsqu’un vieux, ou même un jeune Fang, vous demande ce que vous êtes, il ne cherche rien d’autre qu’à avoir les informations qui lui permettrait de déceler ou non une éventuelle filiation entre vous. D’ailleurs, on nous a toujours conseillé de poser la question à une fille avec laquelle on voulait sortir, au risque de se retrouver au lit avec une cousine plus ou moins proche ! Là encore, je pouvais répondre sans broncher, à l’interrogation qui nous intéresse aujourd’hui.  C’est quelques années plus tard qu’elle commença sérieusement à m’agacer.

Lorsque, à Libreville, j’obtins mon concours d’entrée en sixième, j’eu la chance d’être orienté au Lycée d’Application de l’E.N.S, qui deviendra plus tard le Lycée Nelson Mandela. Je me souviens qu’à cette époque, mon jeune oncle Alexis, qui y avait appris, ne cessait de me vanter ses mérites, assurant que c’était l’un des trois meilleurs établissements secondaires du pays. Cela devait être vrai, vu l’attrait qu’il avait : on y retrouvait souvent des enfants de hauts cadres et de plusieurs dignitaires du pays, et beaucoup d’entre eux avaient pris pour habitude de snober ceux qui, comme moi, n’étaient là que par le mérite, et non par le prestige du nom de leurs parents. Ce fut une des premières fois où cette fameuse question, « tu es quoi ? », me choqua particulièrement. Ce ne fut, en réalité, pas la question en elle-même qui posa problème, mais les conséquences qui découlèrent de ma réponse. J’étais en classe de quatrième, et il faut dire que j’aimais bien flirter, au lycée. En début d’année, j’avais sympathisé avec une collègue de classe qui me trouvait sûrement à son gout. Sauf qu’un jour, elle me posa la question : « Mais, Engo, c’est étrange, tu n’as pas d’accent particulier. Tu es quoi en fait ? » Lorsque je lui donnai mon ethnie, elle me regarda d’un air étrange, puis, au bout de quelques jours, ne me trouva plus du tout à son gout ! Je compris un peu plus tard qu’elle avait, en réalité, un grand mépris pour les gens de mon ethnie. Au fil du temps, je finis par vraiment détester cette question parce qu’elle est souvent motivée, au Gabon, par des clivages et des préjugés qui, une fois la réponse donnée, s’imposent sans difficultés. Ainsi, par exemple, si un policier, d’une autre ethnie que vous, vous demande vos papiers et que vous les avez accidentellement oublié chez vous, il risque de vous sortir une remarque telle que : « vous êtes comme ça, vous les Fang, toujours sans papiers, comme vos cousins Equatos (Équato-guinéens) ». Pour rappelle, il y a plus de cinquante ethnies répertoriées dans mon pays, alors imaginez l’innombrable quantité de préjugés d’origine ethnique qui peuvent y exister ! Il faut quand même dire que malgré toutes ces considérations, les Gabonais vivent chez eux dans un semblant d’harmonie. Ils se supportent les uns les autres, et restent souvent regroupés par ethnies, ne se mêlant vraiment que quand la nécessité l’impose. Je crois que c’est cette hypocrisie positive que l’ancien président,  Omar Bongo, appelait la « tolérance ». Chose à encourager, je le concède. Mais ce que je trouve étrange, et même rageant, c’est que ce genre de mentalités moyenâgeuses se retrouve hors de nos frontières.

C’est le triste constat que j’ai relevé durant mon séjour ici, en Afrique de l’Ouest. Déjà, ce qui est évident, c’est que lorsque vous êtes dans un pays autre que le votre, les habitants de celui-ci, de par votre comportement, votre aspect, votre expression et bien d’autres choses encore, repèrent très vite que vous êtes étranger. Et souvent, ils s’empressent de vous poser la question : « alors, toi tu es quoi ? » C’est bien naturel, me direz-vous, cela leur permet de découvrir des ressortissants de pays qu’ils n’ont jamais visités. Vous mettrez surement cela sur le naïf compte de la curiosité… Si seulement c’tait le cas ! Parce qu’en général, il n’y a que deux situations pour lesquelles on vous posera systématiquement la question de savoir « ce » que vous êtes : soit dans une relation commerciale, soit dans une situation conflictuelle.

Dans le premier cas, je crois que beaucoup pourront me témoigner : vous arrivez dans un marché, à Colobane, à Dakar, ou à Coulikoro, à Bamako, et vous voulez acheter un article. Souvent, dès que le commerçant constate que vous ne parler pas la langue populaire locale, le prix de l’article grimpe relativement. Ensuite, en tentant de vous prendre par les sentiments, il vous demande « tu es quoi même ? » Selon la réponse à votre question, le prix de votre article peut doubler de moitié, ou voir même tripler ! Je me rappelle de ce type, à Bamako, qui voulait me vendre des sandales en cuir à sept mille francs, alors qu’elles coutaient normalement trois mille, et qui, la minute d’après, lançait, tout souriant, à un touriste blanc : « vingt-cinq mille francs seulement, grand » ! S’il arrive que vous connaissiez quelques mots de la langue locale, vous pourrez négocier un prix quelque peu raisonnable. Mais ne vous y trompez pas : ce sera « votre prix » à vous !

Dans le second cas, il faut bien comprendre ce que j’entends par situation conflictuelle : cela peut être un conflit, au sens propre du terme, ou une position qui ne vous est pas, de fait, favorable. Ainsi, que vous ayez un différent avec votre propriétaire ou que vous fassiez la cour à une jeune femme du pays, la question arrivera automatiquement ! Parce que, dans un cas comme dans l’autre, on se servira de cette information pour vous ranger dans une catégorie. Combien de fois n’ai-je pas entendu de la bouche de jeunes Sénégalaises : « Vous, les Gabonais, vous êtes des alcooliques et des coureurs de jupon ! », ou encore certains de mon quartier qui disaient, en me voyant passer avec ma bouteille de jus : « ils ont trop d’argent, les jeunes Gabonais… » Ce genre de jugements font qu’à chaque fois qu’on me pose la question, je réponds que je suis Africain. Encore que je ne peux pas le dire à tous.

Il y a des comportements qui restent encrés en vous quoi que vous fassiez, où que vous alliez. Et je trouve vraiment déplorable que la stigmatisation en fasse partie. Parce que je ne comprends pas pourquoi, un Gabonais comme moi, qui vit au Sénégal, comme moi, me demanderait « ce » que je suis, c’est-à-dire, quelle est mon ethnie, si ce n’est pour me ranger dans la catégorie primitivement ennemie, si je ne suis pas Fang, Punu, Obamba, Vili… comme lui ! C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles, choses très étrange, les Gabonais s’évitent ici à Dakar. Ça me fait toujours rigoler d’en croiser un dans une file au magasin, ou même dans la rue, et de voir le regard méprisant qu’il me jette, sachant bien que je suis originaire du même pays que lui. Même à l’Ambassade, c’est à peine si les gens se saluent ! Sans compter qu’ils ont trouvé le moyen de se défaire de leur « tolérance », d’une part, parce qu’ils ne sont plus contraints de se côtoyer, d’autre part, parce qu’ils ont eu la brillante idée de se diviser et de ne se retrouver qu’entre originaires de la même ethnie. Ce qu’ils appellent des associations socioculturelles : Elatmeyong, pour les Fang, Olatano, pour les Myenè, Nyangou, pour les Punu et tous ceux qui leurs sont proches… bien évidement, ils vous diront que c’est pour mieux promouvoir leur identité culturelle, comme si celle-ci ne faisait pas partie intégrante de celle de tout le pays ! Je me demande vraiment quel est mon intérêt à me retrouver dans un quelconque groupe qui prône le clivage ethnique, au lieu que je suis à l’étranger et que j’ai besoin d’apprendre de la diversité qui m’entoure. Et j’en suis arrivé à cette remarque : depuis que je suis en Afrique de l’Ouest, il n’y a que dans la communauté gabonaise que j’ai vu ce genre d’associations. J’ai longtemps fréquenté les Congolais, et jusqu’à lors, je n’ai jamais entendu parler d’association de Mboshi, de Lari ou de Téké. Dans les autres communautés estudiantines, on retrouve des ressortissants de pays à plusieurs ethnies, comme un peu partout en Afrique, mais vraiment, jamais je n’ai vu les ressortissants de ses pays se regrouper selon leurs origines ethniques. D’ailleurs, je comprends pourquoi mes cousins Fang du Cameroun, qui résident ici à Dakar, refusent de faire partie d’Elatmeyong, association sensée rassembler les Fang du Gabon, du Cameroun et de la Guinée-Equatoriale. Le faire dans votre pays d’origine, cela se comprend encore, mais dans un pays étranger, où vous n’êtes que de passage, pour la plupart, quelle utilité ?

Parce que, je comprends bien, moi, lorsqu’un Sénégalais demande à son compatriote de quel ethnie il est (étrangement, il ne lui demande pas « ce » qu’il est, mais juste s’il est Wolof, Peul, Serere…). Ici, ce n’est pas tant par volonté de le catégoriser pour le juger, mais plus souvent pour rappeler les liens ancestraux qui lient leurs ethnies. Ainsi, vous entendrez un dire à l’autre qu’il doit le servir parce que ses ancêtres étaient les maitres des siens, par exemple, et ce, toujours dans un esprit de rassemblement et de fraternité. Je ne me souviens pas avoir vu de querelle entre deux Sénégalais du fait de leurs origines ethniques. Choses qui étaient plus que courante dans mon quartier, à Libreville. Et même : à chaque fois que j’ai entendu qu’il y a eu litige entre Gabonais ici, à Dakar, les considérations ethniques ont, bien souvent, refait surface.  


Alors, je voudrais vraiment ne plus avoir à répondre à cette question : « tu es quoi ? », surtout venant d’un de mes compatriotes ! Il ne s’agit pas pour moi de nier, ou de cacher mes origines, qui font MA différence, mais de tenter de les dépasser. D’ « adoucir les aires de différences et d’accentuer les aires communes », comme le disait un illustre penseur noir du siècle dernier, outre-Atlantique. Autant sur le plan national que continental. D’ailleurs, si vous remarquez bien, pour ceux qui suivent un peu les informations qui viennent d’Occident, ou qui y vivent, généralement, que ce soit en Europe, en Amérique ou en Asie, les gens et les gouvernements font rarement la distinction entre les pays d’Afrique. Souvent, ils coupent court : l’Afrique. « Tu viens d’Afrique… », « Quelque part en Afrique… », « …d’origine africaine », comme si, pour eux, l’Afrique n’était pas un continent, un ensemble de pays, mais plutôt un pays en elle-même ! Avant, je trouvais cela complètement idiot et pensais que c’était une marque d’ignorance de ceux qui s’expriment ainsi. Puis, je me suis rendu compte qu’en réalité, tous ceux qui s’expriment ainsi, eux, considèrent (sans le savoir) justement l’Afrique comme ce qu’elle devrait être : un seul pays ! Un pays de près de 1,1 milliards d’habitants, riche de tous les types de climats, de végétations et de reliefs au monde ! Un pays dont le sous-sol serait le plus nanti au monde en matières premières, et dont la vaste diversité des peuples ne pourrait engendrer que les meilleurs dans tous les domaines possibles ! J’ai fini par me dire qu’au lieu d’apprendre à nous enfants et à nos jeunes à montrer du doigt ceux qui sont différents, parce qu’étrangers, nous devrions plutôt leurs apprendre à voir  les avantages de ces différences pour en faire un atout commun, et non une source de stigmatisation.



Parce que si vous me demandez : « tu es quoi ? », je vous répondrai qu’Engo, je suis un noir, Africain, d’Afrique Centrale, originaire du Gabon, que mon père est d’Oyem, et que donc, je suis d’Oyem, que je suis de la tribu Nkodjè, du vilage d’Adzap, du clan N’deng, petit-fils d’Engoh Ndong, descendant de Ndong Guema Essono, mais que je suis, avant tout cela, un Être humain ! Une pièce du Puzzle géant qu’est l’Humanité !



  

dimanche 8 février 2015

Fans de la CAN 2015 : Un grand MERCI pour consoler André !

Bonjour André,

Qu’on se le dise déjà dès le départ, pour que ce soit bien clair : je ne suis en aucun cas un addicto-spécialisto footbologue. Tu sais, ceux-là qui connaissent les noms de tous les joueurs au monde, connaissent leurs parcours professionnels, peuvent raconter, à l’image près, n’importe quelle séquence de match, et qui s’appellent entre eux, les « connaisseurs du foot »). A la base, je joue et suis fan de Basket. Mais comme j’aime Les Sports, je regarde le foot et suis fan du PSG et des Panthères du Gabon, mon pays d’origine. Le reste ne m’intéresse vraiment pas : la Copa, la Liga, le Calcio, la Premier League, et même la Champion’s League. Je ne regarde que les matchs les plus médiatisés, comme les « classicos » du Real face au Barça, ou les phases de demi-finales, et, au mieux, les finales.

Cela étant, comme la majeure partie des jeunes du continent, j’ai prêté une attention particulière à la CAN que tu viens de jouer. Durant les deux derniers mois qui ont précédés ce grand événement continental, j’ai eu vent, à la télé, à la radio, et sur internet (sites de presse, blogs, réseaux sociaux), beaucoup de commentaires et de pronostics qui donnaient de très grandes chances à votre équipe. En vérité, je n’y ai que vaguement prêté attention : « beaucoup trop d’informations, pas très utiles dans la vie courante, à retenir », me suis-je dis. Mais curieusement, je me souviens d’un document que j’avais regardé au journal Afrique de TV5Monde, juste à la veille de la rencontre d’ouverture de la compétition. Dans celui-ci, intervenait d’abord Hervé Renard, sélectionneur des Éléphants de Côte-d’Ivoire, qui disait ne pas être inquiété par l’équipe du Ghana. Un autre joueur de la même sélection suivait et confirmait cette confiance en la supériorité ivoirienne sur votre équipe. Enfin, je me rappelle que l’élément suivant te montrait dans une interview accordée à InfoSport, je crois. Je me suis dit, en te voyant, que ton aspect physique (blouson en cuir, diamants aux oreilles) rejoignait quelque peu l’image d’arrogant que certains veulent bien te coller. Mais en regardant bien, j’ai remarqué par la sérénité de ton visage quand tu expliquais que vous étiez là pour aller le plus loin possible. Je me suis dis : « il a intérêt à conduire ses coéquipiers jusqu’au bout pour confirmer ses dire, le jeune André ».

L’euphorie du début de la compétition m’a donné envie de regarder les premiers matchs. Après, les occupations habituelles ont repris le dessus. Je ne peux donc pas dire que j’ai vraiment suivi cette CAN 2015 dans son intégralité. Les Evènements qui m’ont vraiment marqué, sur tout le tournoi, sont les éliminations de l’équipe des Panthères, mais aussi de celle des Lions du Sénégal. La première, celle de mon pays de naissance, était donnée favorite dans son groupe, qui comptait le Burkina-Faso, la République du Congo (Brazzaville) et la Guinée-Equatoriale, pays organisateur. Je m’étonne qu’après avoir vaincu les Étalons du Burkina, seule équipe qui pouvait vraiment leur faire peur dans ce groupe, ils se soient affalés devant les deux autres. Le cas du Sénégal (pays où je vis actuellement)  n’est pas très différent : ils ont réussi à vaincre le grand Ghana, mais n’ont pas pu faire la différence devant l’Algérie et l’Afrique du Sud. Après ces deux éliminations, j’avoue que je me suis déconnecté de la CAN et que je n’ai recommencé à la regarder qu’à partir des demi-finales. Et là, quelle n’a pas été ma surprise !

Surprise d’abord agréable en voyant la R.D Congo à ce niveau de la compétition. Encore plus agréable en suivant la prestation des Diables Rouges face à la Côte-D'Ivoire ! Ils ne l’auraient pas volé, cette place en finale. Mais l’expérience de l’équipe ivoirienne a eu raison de leurs ambitions. L’autre surprise a été la Guinée-Equatoriale : je me demande toujours comment elle est arrivée là ! Evidemment, elle n’a rien pu faire devant une équipe aussi brillante que la votre. En parlant de la Guinée-Equatoriale… Après les incidents de la rencontre qui vous a opposée, j’ai vu beaucoup de réactions qui m’ont un peu choqué, de la part de mes frères Gabonais. Il faut que je t’explique que jusqu’aux années 2000, mes compatriotes voyaient leurs voisins les plus proches comme un peuple de villageois non-civilisés. Ce n’est que depuis que le pays a commencé à avoir un essor économique résultant de son activité pétrolière que les Gabonais ont commencé à regarder ceux qu’ils appellent « Equatos » avec un peu plus de sérieux. Avant, ce nom était considéré comme une insulte à Libreville : lorsque quelqu’un te lançait « espèce d’équato », tu avais à laver un des pires affronts qui soient! Étrangement, après la défaite de l’équipe du pays hôte de la CAN, j’ai lu beaucoup de posts sur Facebook qui rappelaient cette époque sensée être révolue. Je trouve ça quand même désolant qu’on soit capable de remarquer que « l’équato ne changera jamais », qu’il « est et restera équato », mais qu’on ne constate pas que nous aussi, sommes restés ceux-là qui montrent du doigt et méprisent d’autres Êtres humains, juste du fait de leur nationalité !

Mais bon, revenons au ballon rond… Après les demi-finales, l’affiche ultime de la compétition était des plus alléchantes et des plus prometteuses : Côte-D’ivoire - Ghana. Alléchante si l’on tient compte du fait que ce sont deux équipes qui, depuis 2006, se retrouvent presque souvent en finale ou en demi-finales, et qui ont, depuis, une grande envie de remporter ce trophée. Et prometteuse lorsqu’on sait que ce sont deux équipes très professionnelles, avec beaucoup de talents et un véritable jeu collectif. D’ailleurs, durant toute la compétition, le Ghana n’a perdu que son premier match, contre le Sénégal, et son adversaire de ce dimanche soir, lui, n’ayant perdu aucun des sien.

CP: RTL.fr/sport/football


Ce Dimanche soir, à 19h00, j’étais donc devant l’écran de télévision. Ma voisine, avec laquelle je le suivais, au début, m’a demandé laquelle des deux équipes je supportais. « Aucune, lui ai-je répondu. Les deux méritent de gagner alors que le meilleur gagne ! » Mais, au fil de la rencontre, je me suis surpris à vous encourager. Me disant qu’il faut encourager les plus jeunes à faire de leur mieux. Cependant, je me suis dis que, s’il fallait aller au de-là des 90 minutes, je ne regarderais plus la rencontre, car, pour moi, après cette période, beaucoup trop de paramètres entrent compte pour juger de qui est vraiment supérieur à l’autre (fatigues accumulées, stress, chance…). Au coup de sifflet annonçant la fin de la deuxième mi-temps, je me suis donc levé et suis passé à d’autres occupations.

Lorsque je me suis retrouvé à nouveau devant la télé, chez un ami, c’était le début de la séquence des tirs aux buts. Franchement, j’ai été époustouflé : onze tirs pour chacune des équipes ! C’est que les tireurs et les gardiens ont dû se donner bien du mal ! Et cet épilogue, digne d’un scénario hollywoodien ! Je n’ose même pas le commenter ! Je peux juste dire que, après un démarrage assez timide, et compte tenu des complications de dernière minute que nous connaissons (refus d’assurer l’organisation de la compétition par le Maroc à cause du virus Ebola), cette CAN 2015 nous a finalement gardé le plus beau spectacle pour la fin ! Félicitations aux vainqueurs, qui le méritent bien, surtout à ce nouveau sorcier africain d’Hervé Renard : deux CAN d’affilé avec deux équipes différentes, il faut le faire ! Félicitations aussi aux vaincus, qui le méritaient autant ! C’est bien dommage que la CAF ait sanctionné le Maroc aussi sévèrement, parce que, d’avoir manqué l’occasion d’abriter une aussi belle fête du football, c’est déjà en soit une sanction !



Mais quand même…

Mais quand même, il y a des petites choses qui m’ont un peu énervé durant cette soirée de finale de CAN 2015. Ce sont les effusions de larmes constatées dans chaque camp. D’abord, chez les Éléphants : les gars, je comprends votre émotion, mais ce n’est pas utile de venir étaler vos vies en direct, sur Canal+ ! Il n’est pas nécessaire que nous sachions que votre mère a souffert de votre inactivité ou que vous avez récemment perdu un proche !

De votre côté, et c’est là pourquoi je m’adresse directement à toi, André, ce sont tes larmes qui m’ont, bien sûr, émues, au début, mais qui ont finis par m’agacer. Surtout que, bien avant, tu étais passé de la sérénité, à l’interview d’InfoSport, à la confiance, affichée durant les rencontres de quart et de demi-finales, et même à la défiance, rendue à Copa Barry, gardien des Ivoiriens, qui cherchait à t’intimider (rappelle-toi maintenant de cette parole biblique lorsque tu seras à nouveau dans ce genre de situations : « l’humilité précède la gloire »). Tu as montré pendant toute cette CAN que tu es devenu un homme et que tu n’es plus le petit Ayew, mais un joueur d’envergure et, sans conteste, un leader. C’est dur de perdre, mais tu es sûr d’avoir maintenant matière à apprendre et à évoluer. Alors, je demande à tous les fans de foot, les supporters, tant de la Côte-D’ivoire, du Ghana, du Cameroun, du Gabon, du Sénégal, du Mali que de la Guinée-Equatoriale de te dire avec moi, à toi et à tes coéquipiers, un grand MERCI pour votre formidable prestation !

CP: RTL.fr/sport/football


A toi, je ne dirais que ceci : maintenant que tu as pleuré, comporte-toi en grand : sèche tes larmes, ramasse tes crampons et retourne au travail sur le gazon !

samedi 7 février 2015

Libreville, Dakar, deux villes, deux mondes, un même visage

Bonjour les Êtres humains !


La mélancolie est un sentiment qui vous tombe souvent dessus sans prévenir, et ce, très souvent à cause d’un petit rien du tout : un mot, un geste, une odeur, une image, un don, une sensation ! C’est ce petit rien du tout que j’ai croisé ce samedi soir en me baladant dans les rues de Dieupeul.

Vue partielle du quartier Dieupeul, à Dakar. CP: Barack Nyare Mba

Dieupeul ? C’est un petit quartier populaire de l’arrondissement de Grand Dakar, Situé dans le centre-sud de la capitale sénégalaise. Construit à l’origine par la SICAP (Société Immobilière du Cap-Vert) dans le style des cités pour cadres moyens, avec ces grandes et larges maisons basses, derrière leurs longues barrières collées les unes aux autres, le quartier prend peu à peu, au fil des années qui passent, l’aspect de la majorité des quartiers populaires de Dakar : un mélange hétéroclite (aussi bien dans les dimensions que dans l’esthétique) de nouveaux immeubles aux couleurs et aux finitions les plus étranges ! Heureusement qu’il reste, de ça de là, quelques pâtés de maisons qui reflètent encore son aspect originel : des ruelles exemptes de toutes activité commerciale (salons de coiffures, mini-restaurants et autres boutiques de vêtements pour femmes, et/ou hommes) et bordées de part et d’autres d’arbres fruitiers aux feuillages touffus, qui cachent aux yeux du visiteurs le décor intérieur. A chaque fois que je m’y promène, j’ai le sentiment de me trouver quelque part à la Cité de la Caisse, ce petit quartier de Libreville, perché sur le flanc d’une haute colline, qui, il y a une dizaine d’années, pouvait encore se vanté d’avoir gardé ce paisible charme typique des agglomérations construites un peu partout dans le monde, pour une certaine catégorie de la population active (une entreprise privée, une société public, un corps administratif, etc.)

Mais revenons à Dieupeul. J’y habitais encore il y a sept mois, et ce, depuis deux ans déjà. Juste avant, j’avais vécu dans le bruit incessant qui règne au quartier Médina, une ville dans la ville, périphérique au centre névralgique de Dakar, avec tous ces restaurants libanais, turcs, et je ne sais de quel autre pays proche du Moyen-Orient. Sans compter les innombrables boutiques de vêtements de toutes sortes, pour toutes générations et tous les âges, qui donnent l’impression de vivre à l’intérieur du marché Tilène qu’il abrite. Et sans oublié le sempiternel marché du Mercredi, avec sa horde de vendeurs de froufrous à la sauvette ou à l’étalage, et l’incroyable nuée de femmes qu’il attire ! Ce fut donc pour moi comme une libération de me retrouver dans cet endroit encore assez calme et paisible, comme lorsque j’étais parti de « Derrière la Prison » pour le quartier « Nouvelle Cité », il y a une quinzaine d’années, à Libreville.

Libreville ? C’est de là que je viens. Une capitale jeune et en plein changement incessant, un peu comme Dakar. « Derrière la Prison » ? C’est le quartier dont j’y suis issu, et où j’ai passé la quasi-totalité de mon enfance et de ma jeunesse. Rien qu’en entendant le nom, vous hésitez déjà à y mettre les pieds ! Situé dans le premier arrondissement de la capitale gabonaise, c’est un de ses bidonvilles. Des maisons modestes, souvent en planches rongées par les mites et les termites, séparées les unes des autres, par ci, par des pistes en terre jaune qui vous donnent l’impression d’être au village, par là, par des étendues de hautes herbes noyées dans des marécages. Les habitations y sont construites de manière anarchique, sans aucun plan d’urbanisation, ni même l’avale du Cadastre. Les populations qui y vivent viennent de tous les recoins du pays. Aucune n’est originaire de cette partie de l’Estuaire du pays. Ce sont souvent des familles, pauvres pour la plupart, qui sont venus s’y installer pour tenter l’aventure de la capitale. Entre les peuples de l’ethnie Punu et ceux du groupe Fang, qui sont les deux majoritaires, la cohésion est maintenue, malgré les clivages ancestraux. Mais la misère et l’indifférence du pouvoir faisant, ce quartier a fini par se faire une réputation de « favela sous les tropiques », l’insécurité s’y étant installée et développée depuis bien des décennies. Moi qui aime le calme et la tranquillité, j’ai souvent eu envie de partir de là quelques temps. Pour me dépayser aussi un peu, je pense. Lorsque j’étais au lycée, durant la saison des grandes vacances (l’équivalant de l’été occidental), ma mère m’envoya passer un mois chez sa grande sœur, dans un nouveau quartier embusqué dans les méandres de la grande commune de Nzeng-Ayong. A cette époque, cet endroit était l’un des plus paisibles dans lesquels j’ai eu l’occasion de séjourner. Toute la journée, on n’entendait que les chants des oiseaux qui grouillaient dans les branches des dizaines d’arbres qui semblaient recouvrir tout le quartier. L’air frais, l’odeur pure de la végétation voisine, le calme ambiant… m’ont fait comprendre que l’environnement dans lequel on vit influe beaucoup sur nous. Car, j’eu tellement apprécié ce séjour que je me débrouillais maintenant pour y être dès que j’avais du temps libre. Et à chaque fois que j’en revenais, je me sentais frais, ressourcé, plein de vigueur.


Au fil de mes interminables déplacements à travers le Gabon, et ensuite l’Afrique de l’Ouest, j’ai fini par aimer chacun de ces quartiers dans lesquels j’ai vécu. J’aime « Derrière la Prison », avec, certes, ses dangers, mais aussi avec ses bistrots animés et ses immanquables vendeuses de poissons braisés, poulets braisés et autres brochettes de viande ou de rognons, ou encore de queues de porc. J’aime Mbaya (Franceville, Gabon), avec ses rues peu agitées et ses habitants qui vivent comme là-bas, dans les villages les plus reculés du pays. J’ai aimé Daoudabougu (Bamako, Mali) parce que ce fut mon premier contact avec le monde, la vie, les Etres humains de l’Afrique de l’Ouest. Et comme j’aime la découverte de la diversité et de l’inconnu, de l’étranger, la vie à Dauoudabougou a été pour moi une expérience de découvertes et d’émerveillements perpétuels. J’ai bien aimé Médina, malgré le bruit, à cause du marché. Il donne à l’endroit une ambiance des souks d’Afrique du Nord. Oui, j’avoue, je suis mélancolique…

En parlant de mélancolie, revenons donc à ce petit rien du tout que j’ai croisé ce soir samedi en me baladant dans les rues de Dieupeul. Ce que je faisais à Dieupeul ? Je suis allé rendre visite à un ami qui y vit et ai profité de l’occasion pour lui emprunter son câble USB afin régler un petit « problème de nouvelles technologies » (téléphone en rade…). En sortant de chez lui, j’ai été un peu surpris de voir autant de véhicules, de personnes et d’activités dans les ruelles, pourtant souvent calmes, de mon ancien quartier. « Suis-je bête ! Ai-je pensé, c’est tout à fait normal : nous sommes Samedi ! »  Dieupeul, comme le reste des quartiers de Dakar, de toutes les villes du Sénégal, de l’Afrique de l’Ouest, du contient et de tout le globe terrestre, vit au rythme particulier de cette soirée que presque toute l’humanité considère comme un moment de détente et de divertissements, après une semaine plus ou moins dure, cela dépend de chacun… L’ambiance environnante a fini par me donner l’impression d’être chez moi, à Libreville, à « Derrière la Prison » : pour les plus âgés, des petites retrouvailles entre voisins, devant la demeure de l’un d’entre eux, à discuter autour d’un repas et/ou d’un verre ; les trentenaires et autres « jeunes-adultes » de toutes les classes sociales ont l’air d’avoir décidé de se défier sur le plan vestimentaire, avant de filer dans les restos équivalents à leurs bourses et finir la soirée dans des espaces de divertissements (boite de nuit, snack-bar, maquis et autres bistrots…), là aussi selon leurs moyens. Les adolescents essaient d’imiter leurs aînés, en traînant dans le quartier, à débattre entre amis ou à découvrir les « jeux de l’amour et du hasard ». Ceux qui ne veulent sûrement pas dépenser beaucoup se retrouvent devant les barbecues postés aux points les plus névralgiques de la cité, dégustant des brochettes de mouton, de bœuf, de porc ou encore des poissons cuits sur le grill. A quelques endroits, comme un peu partout, quelques trouble-fêtes, déjà relativement éméchés, élèvent légèrement la voix, bien que de manière brève et isolée. 

 
Une rue animée de Libreville, en soirée. CP: jeuneafrique.com


J’ai eu presque l’impression d’évoluer entre deux mondes, pourtant si différents, et pourtant si semblables. Différents de par la diversité de leurs habitants, de par celle de leurs origines, celle aussi de leurs cultures, de leurs coutumes, de leurs langages, de leurs croyances. Et semblables de par leurs conditions de vie, des réalités sociales qu’elles vivent, des contraintes économiques qu’elles subissent, et aussi de par les comportements des Êtres humains qui y vivent. J’ai fini par me dire que, certes, la beauté des mondes se trouve souvent dans les différences qu’ils recèlent, mais elle peut aussi bien se cacher dans les ressemblances de ces différents mondes, comme les divers profils d’un seul visage, celui de l’Homme.