lundi 30 mars 2015

"Demandez et l’on vous donnera " Oui, mais à qui ? Et pourquoi ?



Bonjour les Êtres humains !


Aujourd’hui, je vais vous révéler un petit secret sur moi : J’ai été un vrai villageois. Pas dans le sens que l’entendent ceux qui le disent comme une insulte. Villageois dans le sens que j’ai grandi au village. En effet, j’ai vécu de ma première à ma cinquième année d’existence à Effak Bibègne, un grand village à environ sept kilomètres de Bitam, la seconde ville du Woleu-Ntem, province septentrionale du Gabon. C’était vraiment un autre monde ! En faisant une comparaison avec les autres étapes de ma vie, j’ai fini par faire un constat stupéfiant : il n’y a pas de mendiants au village ! J’ai beau fouiller dans les tréfonds de ma mémoire, en revoyant tous les villages que j’ai visité : d’Effack Bibègne, chez ma mère, à Adzap, le village de mon père, ou encore dans les autres multitudes de villages où on allait voir, ici, la sœur de la grand-mère, là, l’arrière-grand-mère, là encore, les cousins très éloignés de la famille, je ne me souviens pas avoir vu une fois un seul mendiant !

Je pense bien que la première fois que j’ai pris conscience de l’existence de cette catégorie de personnes, c’était à Libreville (Gabon). J’étais encore enfant et je me promenais au centre-ville avec mon père. Il s’est arrêté devant un homme maigre et handicapé et lui a tendu une pièce. Je crois avoir été choqué de voir qu’il y a sur cette terre, des personnes qui n’ont aucun moyen de survenir à leurs besoins vitaux, si ce n’est quémander. Cela a dû rendre ma main plus généreuse. Je donnais dès que je pouvais chaque fois que je rencontrais une main tendue. Il faut dire que je n’en croisais pas des masses, de mendiants. Jusqu’à ce que j’arrive au Mali. Là, je me suis rendu compte que le phénomène pouvait avoir une ampleur démesurée, à une plus grande échelle nationale.

Mais c’est au Sénégal que j’ai vu le vrai visage de la mendicité : une activité qui ne sert plus seulement à se procurer du pain quotidien pour une personne, mais qui nourrit des familles entières, et qui prend même une dimension économique et culturelle avec le phénomène des Talibés, des enfants qui mendient au compte d’une obscure personnalité qui les exploite. Je crois n’avoir jamais vu autant de mendiants en toute ma vie que tous ceux que j’ai rencontré à Dakar : il y en a de tous les âges, hommes comme femmes, de tous les genres, des malades mentaux aux personnes totalement valides, à tous les coins de rue, et à toute heure de la journée et de la nuit. Parfois, je me pose beaucoup de questions sur ces personnes qui mettent sans cesse à l’épreuve ma bienveillance : à qui doit-on adresser la générosité ? Face à cette multitude de mains tendues, doit-on encore être généreux ? Peut-on d’ailleurs être encore généreux aujourd’hui, avec toutes les contraintes économiques, sociales comportementales auxquelles nous sommes tous les jours confrontés ?


Il faut dire que les contraintes qui pèsent sur nous, les Africains, sont légion. Particulièrement celles qui nous sont imposées par nos diverses croyances. Car vous constaterez bien avec moi que, que ce soit chez les chrétiens, les musulmans que chez nos parents animistes, qui optent pour les croyances dites « traditionnelles » (les religions révélées ne relèvent-elles pas aussi de traditions ?) , souvent basées sur le culte des ancêtres et une sorte de loi du Karma qui interagit sur vous selon la droiture des actes que vous posez, s’il y a une chose qui est communément recommandée, c’est la générosité, l’aumône. Il y en a même qui croient tant qu’ils donnent systématiquement et spéculent même au centime près le bénéfice qu’ils espèrent retirer de cet acte, selon la valeur du don ! Et même selon celui à qui ils donnent ! Ces derniers sont si nombreux et divers ! Quant à moi, je pourrais les ranger en deux grandes catégories : d’une part, ceux que j’appelle les « mendiants de métier », et d’autre part, les « mendiants d’occasion ».

Les premiers cités sont ceux qui se lèvent de chez eux le matin et décident que ce qu’ils feront de leur journée, leur principale activité, sera de demander des pièces aux passants. En général, ce sont, soient les enfants Talibés, des personnes du troisième âge, qui n’ont surement personne pour prendre soin d’elles et les handicapés, réduites au chômage par leur état physique. Il y a une autre classe assez particulière que j’ai découverte d’abord à Bamako, et que je croise à longueur de journée dans la capitale sénégalaise. Ce sont les jeunes mamans. Par jeunes, je veux dire, qui ont des enfants en très bas âge. Dans l’ensemble, les mendiants de « métier » sont très organisés. Ils ont leurs emplacement, où ils se posent et se mettent le plus à leur aise possible : souvent sur une natte, à l’ombre, dans un endroit assez fréquenté, mais pas trop, pour ne pas troubler leur tranquillité. Il y a ceux qui psalmodient des paroles empruntes de religiosité, ou encore ceux qui préfèrent les chanter. Il m’est arrivé d’entendre de ces voix exceptionnelles ! À propos de chant, ceux qui me sidèrent les plus sont ceux qui montent dans un bus, s’installent tranquillement et attendre que celui-ci soit en marche pour se lever et faire leur quête, le tout en scandant des airs emplis de tristesse, sans se soucier de déranger les autres passagers. Ceux de cette première catégorie sont si nombreux qu’il est difficile de passer six heures à Dakar sans les croiser. Ce qui n’est pas le cas pour ceux de la seconde catégorie.



Plus discrets, les mendiants « d’occasion » sont, pour moi, des personnes comme vous et moi, qui peuvent tout de même subvenir correctement à leur besoin, parce qu’elles ont le moyen de le faire en exerçant un métier, ou parce qu’elles ont la garantie que quelqu’un est responsable d’eux, mais qui, pour une raison ou une autre, se retrouvent un jour dans une situation sans autre issue. Cela peut arriver à tout le monde de prendre le bus, de se retrouver quelque part et se rendre compte qu’on n’a pas assez pour payer le trajet. Dans ce cas, on est souvent confronté à un choix complexe : marcher, tout en prenant les contraintes de la distance, du climat, de l’état physique, de l’heure et autre… ou se faire violence et oser demander l’aide d’un inconnu. Je ne sais pas pour vous, mais je ressens le fait de demander comme une façon de me rabaisser, car, en réalité, je devrais avoir les moyens de ne pas avoir à le faire. Tendre la main, pour moi, c’est avouer avoir échoué à la tâche qui m’incombe de prendre moi-même soin de ma personne. Et je déteste l’échec ! Lorsqu’une personne réellement dans ce genre de situation m’apostrophe, j’imagine toujours le courage qu’il m’aurait fallu, à moi, pour aborder ainsi un inconnu et lui confier mon sort. J’ai bien dit « réellement dans cette situation », parce qu’il y a ceux qui ont adoptés cette stratégie dans leur métier de mendiant. Ça me rappelle un monsieur qui traine non loin de chez moi. Quelques fois, je le croise le matin, et il me dit qu’il doit se rendre en banlieue, et qu’il n’a pas le transport. En rentrant le soir, lorsque je le revois qui vient vers moi et me raconte la même histoire, je me demande à quel moment il y va, à sa banlieue ! C’est en grande partie à cause de ce genre de personnes que j’ai du mal à faire l’aumône à tous vents. J’en suis même venu à me demander si j’y suis réellement contraint.  


En général, lorsque je commence à me demander si je suis vraiment obligé de faire quelque chose, je me pose toujours la même question : quel est mon réel intérêt à faire cela. La première fois que je me suis vraiment posé la question, j’étais dans la capitale malienne ou je passais ma licence. Un jour, en sortant des cours avec une amie, nous avons trouvé, assise devant le portail de la faculté, toujours au même endroit, dans la même position suppliante que le jour d’avant et tous les autres, cette femme d’un certain âge qui y s’y pointait toute la journée pour récolter quelques pièces provenant d’âmes généreuses. Etrangement, mon amie, qui avait pourtant l’habitude de glisser une pièce en passant, n’eut même pas un regard pour la femme. Un peu plus tard, elle me raconta qu’elle avait rencontré cette dernière au marché, quelques jours plus tôt, en train d’acheter des sets entiers de couverts et autres ustensiles de cuisine. Ce jour-là, je me suis dis que si c’est pour enrichir ceux qui vivent mieux que moi, pauvre étudiant, qu’on sollicite autant ma générosité, je vais la ranger dans la poche quelques temps. Depuis, je me méfie un peu de ceux qui mendient tous les jours. Je me demande toujours si, à force de recevoir sans faire d’effort, ils n’ont pas fini par refuser de faire autre chose pour gagner leur vie. Dans ce cas, pour moi, ce n’est que du parasitisme. J’ai du mal à concevoir qu’on puisse passer toute son existence à vivre gratuitement de la générosité des autres. A Dakar, en apprenant que certains font travailler des enfants dans la rue, à supplier qu’on leur donne quelques pièces pour les nourrir, pièces qui finissent en grande partie dans les mains de leurs prétendus « précepteurs », ma générosité s’est enfoncée un peu plus dans ma poche : pour moi, il n’y a qu’une façon d’en finir avec ce fléau, c’est de ne plus alimenter ces réseaux mafieux au point qu’ils soient condamnés à disparaitre, faute de rentabilité.

Mais ceux qui ont fait disparaitre mon élan de générosité tout au fond de ma poche sont les « Bayefall ». Ce sont des disciples d’une certaine confrérie religieuse du pays de la Téranga. Ces hommes vêtus de grands boubous bariolés, avec leurs longues nattes de dreadlocks, qui parcourent la ville souvent en groupe, pieds nus sur le bitume, ont une manière tellement incroyable de vous aborder : tantôt, ils savent se montrer très diplomatiques lorsqu’ils vous présentent leurs larges bassines en plastique dans laquelle ils vous demandent de donner une contribution pour l’organisation d’une de leur énième grande cérémonie de l’année ; tantôt, ils deviennent un ton arrogants, voir agressifs, surtout avec les femmes. Pourquoi veux-tu m’obliger à contribuer financièrement à l’organisation d’une cérémonie à laquelle je n’assisterai même pas et qui, franchement, ne me concerne en rien ? C’est peut-être, à la limite, une contrainte culturelle pour toi, mais cela ne fait nullement partie de ma culture ! Adresse-toi donc à ceux qui sont concernés, eux qui donnent tant ! Quelques fois, quand je vois toutes ces pièces, je me dis intérieurement : « si tu savais qu’il y a bien plus de pièces dans ta bassine que tout ce que je possède actuellement, tu aurais plutôt pitié de moi ! »

Il est vrai qu’en ces moments, la générosité n’est pas donnée, si je peux m’exprimer ainsi. Parce qu’avec les situations des uns et des autres, qui ne sont pas souvent très éloignées, on pourrait tous se retrouver à demander l’aumône. Certes, il y a bien quelques uns d’entre nous qui ont la chance d’avoir plus d’argent que leurs besoins réels n’en nécessitent, mais pour la grande majorité des populations, c’est presque toujours un miracle de tenir le mois. Entre les dépenses mensuelles dédiées à se loger, à se nourrir, à envoyer les enfants à l’école, à se soigner, les dépenses quotidiennes, pour se déplacer, par exemple, et les imprévus, il est bien souvent difficile, après une petite réflexion, de sortir et offrir une pièce qui aurait pu nous être salutaire dans une quelconque situation. La crise économique n’a fait qu’accentuer cette précarité globale et quasi-pérenne. Sans compter qu’il y a une autre sorte de crise : la crise de confiance. Parce qu’il faut l’avouer, j’ai bien du mal à donner à quelqu’un en qui je n’ai pas confiance. Je veux dire par là, quelqu’un dont je ne suis pas sûr que le besoin imminent qu’il évoque soit avéré. Et aujourd’hui, ils ne sont pas nombreux, ceux à qui j’accorde cette confiance. Entre ceux qui mentent et ceux qui ne veulent vivre qu’en suscitant la pitié, mes mains tendues ont cessé de balancer et ont préférer se planter, bien fermées, aux fond des poches de mon jeans.   


Surtout, n’allez pas croire que je suis radin. Non, je donne quand je peux, mais surtout, je donne à ceux qui, pour moi, le méritent vraiment. Ce sont, en premier lieu, ceux que je juge dans une nécessité absolue. Je veux parler des malades mentaux, du moins, ceux qui demandent. Je me demande toujours si les autres, qui ne le sont pas, ont quand même assez de lucidité pour penser à prendre soin d’eux et considérer ce dont ils ont besoin immédiatement et comment se le procurer. Il y a aussi les albinos, pour qui, partout où je suis passé, les conditions de vie donnent juste les larmes aux yeux. Ils ne peuvent souvent pas travailler ou même apprendre un métier, et sont souvent rejetés par leurs proches et par la société. Enfin, il y a ces grands handicapés, souvent atteints d’une malformation consanguine ou ayant été victime d’un accident qui a presque réduit à néant leurs capacités motrices. En second lieu de ceux à qui j’aime donner, il y a ceux qui osent prendre leur courage à deux mains et demander de l’aide. Pour avoir été confronté dans ma vie à des situations assez difficiles, je me mets souvent plus facilement à la place de ceux-là. Je sais ce que ça fait de se rendre compte qu’après avoir fait le tour d’un problème, l’unique solution qui vous reste est de demander de l’aide. Il m’est parfois arrivé de me dire « Engo, vu où tu es, la distance que tu dois parcourir, le temps qu’il fait, combien il te reste en poche, il est humainement impossible que tu marche. Tout ce que tu peux faire, c’est demander à quelqu’un de bien vouloir te payer le ticket du bus ». Mais ceux à qui j’aime le plus apporter mon aide, ce sont ceux qui n’arrivent pas à franchir le pas et tendre la main. Il ne vous est peut-être jamais arrivé de voir quelqu’un pleurer parce qu’il a faim. Mais je vous assure que c’est une vraie torture morale de se dire qu’on est incapable de subvenir à ses propres besoins. Et cette douleur est d’autant plus accentué qu’elle se transforme vite en honte. Si l’on pouvait mourir de honte, nous ne serions pas sept milliard aujourd’hui ! Donc, dès que je perçois quelques signes qui me montrent que mon voisin, que mon ami, ou même qu’un inconnu croisé dans la rue, est dans cette situation, je lui offre grandement mon aide, pour ne pas qu’il ait à vivre pire que ce qu’il subit déjà. Bien que mon aide soit rarement financière. 

Oui, je donne difficilement de l’argent. D’abord parce que j’ai un problème particulier avec cette entité, mais ça, c’est un autre sujet. Ensuite, parce que je me dis que ce dont les gens ont besoins, ce n’est pas réellement l’argent, mais plutôt le moyen de régler un problème que l’argent semble le seul à pouvoir résoudre. Donc, ce qui m’intéresse, moi, ce n’est pas le montant nécessaire, mais plutôt la solution à trouver. Ainsi, à celui qui a un problème de transport, je peux offrir le ticket du bus, un sandwich ou mieux à celui qui a faim, ou même, comme il m’est arrivé  parfois, un médicament à la pharmacie pour celui qui est malade. Enfin, la raison pour laquelle je donne difficilement de l’argent à ceux qui sollicitent mon aide, c’est que j’ai constaté que cela rend paresseux. Celui à qui vous donnez une pièce le matin, vous en demandera une autre plus facilement le soir, parce qu’il sait que vous avez déjà céder une fois et donc que vous pouvez encore le faire, au lieu de chercher à gagner cette pièce. Or, je préfère, pour paraphraser un célèbre proverbe chinois, enseigner la pêche au pauvre plutôt que de lui donner du poisson. 

Ce que, par contre, je donne très volontairement, c’est un coup de main. D’une part, parce qu’un coup de main, ça ne se refuse pas ! C’est donc quelque chose de très facile à offrir. D’autre part, donner un coup de main, c’est augmenter les chances que quelque chose soit bien fait. Parce que quoi que vous disiez, quand la bonne volonté y est, il est plus facile de bien accomplir une tâche à plusieurs que tout seul. Et au moins, j’aurais contribué à la réussite de quelque chose, ne fusse qu’une fois, ce jour-là.  


Pour terminer, je voudrais revenir sur le sens littéraire de « généreux ». Mon dictionnaire Larousse me donne comme premier synonyme de cet adjectif, le mot « désintéressé ». Et pour moi, c’est ce qui devrait le mieux caractériser un acte de générosité : le désintéressement. Il ne s’agit pas de donner pour se garantir un retour d’ascenseur, un jour, que ce soit de la part du bénéficiaire, de quelqu’un d’autre, de l’Etat, de la providence, de Dieu. Faire l’aumône, c’est donner juste pour aider, sans rien attendre en retour. C’est la raison pour laquelle je suis d’avis que lorsque qu’on veut vraiment donner, la meilleure chose à offrir, c’est de son temps, parce que ça, personne ne pourra jamais vous le rembourser !
Sur ce, je tiens à souhaiter une bonne fête des Rameaux et déjà, bonne fête de Pâques à tous les chrétiens. Et à tous, donnez toujours de bon cœur, et soyez aussi larges que Dieu, dame nature, la providence, la chance, la vie -appelez cela comme vous voulez- est large avec tous les êtres !

vendredi 27 mars 2015

#LiberezMkhaïtir !!!

Après avoir lu cet article, j'ai eu envie d'insulter, d'injurier, de pestiférer, de..., de... Mais je n'ai pu que me calmer et juste vous demandez, à vous qui dictez les règles de ce monde, vous qui êtes défenseurs de tous les droits, même les moins acceptés, vous qui avez le pouvoir de changer les choses par la force ou par la parole: faites quelque chose pour faire libérer ce jeune frère, le blogueur mauritanien Mohamed Cheikh ould Mohamed Mkhaïtir condamné à mort pour apostasie! De grâce! 


Lisez et commentez: Afrique: Reporters sans frontières (RSF) et 23 organisations demandent la libération d'un blogueur mauritanien condamné à mort pour apostasie.


J'espère que ceux qui, il y a deux mois encore, étaient tous Charlie, se lèveront aussi pour faire #LiberezMkhaïtir !!!

dimanche 22 mars 2015

Un tour dans les transports en commun de Dakar



Bonjour les êtres humains !

Il y a des choses si simples et si banales dans la vie courante qu’on n’y prête pas souvent assez attention. Pourtant, elles peuvent révéler une multitude de penchants de la nature humaine et du grand éventail de sentiments par lesquels nous pouvons passer, de la générosité à la colère, en passant par l’amour et la haine. C’est le cas des courts voyages que nous effectuons chaque jour, dans les transports en commun. Ces relations souvent fugaces, parfois prolongées, que vivent les Africains dans leurs déplacements quotidiens, que ce soit en cars, en bus, en taxis ou même à motos… je parle de celles que l’on vit dans les taxis-bus et les clandos de Libreville, les Sotrama de Bamako, les Rapid, les Ndjarandjaye, les Tata et les Dem-Dik de Dakar. Je parlerai surtout des transports en commun sénégalais, parce que c’est là ou je vis actuellement et qu’ayant quitté les autres capitales citées plus haut depuis un certain temps, je ne peux me baser que sur mes souvenirs pour en parler. Et ces derniers ne sont pas les plus précis qui soient !



Le premier sentiment qui, selon moi, vous anime lorsque vous montez dans un car ou un bus, c’est la résignation. La résignation ! C’est bien souvent ce qui se lit sur les visages des usagers qui vous défigurent tandis que vous cherchez une place libre. Ils sont, en effet, contraints de vous accepter dans leur espace vital. Contraints de vous supporter, même si vous êtes étranger, que vous avez une drôle de coiffure, une tenue vestimentaire particulière ou encore un parfum atypique.

Cette résignation, beaucoup de mes sœurs et frères originaires de l’Afrique Centrale ne manquent jamais de la faire remarquer lorsqu’ils viennent de débarquer dans le pays de la Téranga. En effet, quand vous leur demandez ce qu’ils pensent de Dakar, il est très courant que leurs impressions et analyses portent en premier lieu sur les transports en commun. D’abord, ils vous parleront des véhicules qu’empruntent tous les jours les Dakarois : surtout de la vétusté des cars Rapid et autres Ndjarandjaye. Il est vrai que la majeure partie de ces engins sont de vieilles carcasses dont il est devenu impossible de deviner la marque d’origine. Leurs carrosseries aux teintes bigarrées, un mélange principalement dominé par celles du drapeau national, pour les premiers cités, et un douteux blanc uniforme, pour les autres, sans oublier les iconographies d’appartenance à telle ou telle autre confrérie religieuse locale qui tapissent l’intérieur de certains, ne suffisent pas souvent à masquer les innombrables défauts, retouches, rafistolages et réadaptations bricolées ça et là pour que ces objets d’un autre siècle puissent encore rouler. Et là, je ne suis encore que sur l’aspect des véhicules !

Si vous rencontrez de jeunes Congolais ou Gabonais qui viennent d’arriver à Dakar, demandez-leur donc ce qu’ils pensent des autochtones. Il y a de fortes chances qu’ils vous les décrivent comme ils les ont vus dans les transports en commun. Souvent, les premières choses que vous entendrez sont : « les Sénégalais sont sales ! Ils ne se lavent pas ! Ils sentent mauvais ! Leurs vêtements sont d’une propreté douteuse ! Ils ont une haleine fétide… Ils… Ils… Ils… » Et on peut continuer ainsi toute la journée ! Parfois, en écoutant, je me dis qu’on ne vient sûrement pas de la même région. Parce que d’où je viens, tout ceci existe aussi. Eux, ils doivent surement arriver de Wonderland, où tout le monde il est tout beau, tout le monde il est tout propre, tout le monde il est tout joli ! D’ailleurs, à ce propos, j’ai rarement vu un Africain du Centre arriver à Dakar et ne pas se plaindre : du climat, de la chaleur, de la qualité de l’air, des hommes, des femmes, des chevaux, des moutons, des mendiants, adultes comme enfants, de ceci, qui n’est pas come CHEZ LUI, de cela qui ne serait pas acceptable CHEZ LUI. Il est toujours en train de comparer, comparer et encore comparer, pour souligner ce qu’il considère être meilleur CHEZ LUI ! J’écoute souvent ces personnes en me demandant qui leur a dit qu’en arrivant, ils trouveraient une ville de Dakar et ses habitants totalement à l’image de ce qu’ils ont laissé CHEZ EUX ? Mais ceci est un autre sujet. Revenons dons à nos transports en commun.

Beaucoup d’entre nous, jeunes immigrés à Dakar, décidons souvent que, quitte à devoir supporter les Dakarois et leurs supposés multitudes de défauts, autant choisir dans quel type de confort on veut bien le faire. Justement, en matière de confort, on pourrait ranger les cars et les bus de Dakar dans cet ordre décroissant : d’abord les bus de la société Dakar Dem-Dik, ensuite ceux que l’on surnomme ici, les « Tata », après les « Ndjarandjaye », et enfin les « Cars-Rapid ». Commençons par ces derniers. Ce sont ceux qui paraissent les plus archaïques. Il faut dire qu’ici, la priorité est la proximité, et non le confort. Ils permettent, en effet, de se déplacer à moindres coûts sur de petites, voir longues distances. Distances qu’en général un taxi vous taxera à pas moins de cinq cent francs Cfa. Ensuite, il y a les fameux « Ndjarandjaye ». Rien que le non à lui seul pourrait vous donner des sueurs froides ! Mais étrangement, je crois que c’est le type de bus que j’emprunte le plus, que ce soit pour me rendre à l’Université (UCAD), ou à l’institut. On ne peut pas dire que la propreté et la solidité de ces engins soient irréprochables, mais c’est le seul genre de bus dans lequel on est sûr qu’en montant, on aura une place assise. Ça tombe bien, je déteste voyager debout ! En général, mes confrères d’Afrique Centrale vous diront qu’ils n’empruntent pas ces deux premiers types de transports. Beaucoup se disent qu’ils auraient honte d’être vus là-dedans… à croire que ceux qui y montent sont moins dignes, moins « humains » qu’eux !

Ils préfèrent souvent se déplacer dans les « Tata », ces bus du constructeur indien du même nom. Moi, il y a deux choses qui me dérangent vraiment avec ces bus-là : la première, c’est la grande diversité des trajets empruntés par ceux-ci. En effet, il doit y en avoir autant qu’il y a de quartiers dans la ville ! Ils arborent, sur le pare-brise, des numéros qui sont sensés vous indiquer le trajet qu’ils suivent. Le problème est que, bien souvent, c’est la seule indication qu’ils  donnent. Il faut donc, au préalable, savoir que la « 76 » va à Ouakam, ou que la « 47 » passe par Front de Terre. Le problème est que moi et les chiffres, ça fait trois ! Déjà que j’ai du mal à me souvenir de mon numéro de téléphone, retenir tous ces numéros et les trajets qu’ils désignent est un vrai tour de force pour moi. La seconde chose qui me déplait avec les « Tata », c’est qu’il n’y a souvent, dans ces bus, qu’une, sinon deux, rangée de quelques sièges. Et souvent, ces derniers sont déjà occupés par les personnes du troisième âge. Il faut donc, la plupart du temps, traverser la ville debout, agrippé à une barre horizontale près des fenêtres, ou à une autre, verticale celle-là, près du conducteur, qui n’est pas sans rappeler celles qu’on voit à la télévision, dans les boites de strip-tease. Et je crois l’avoir déjà dit plus haut, je déteste voyager debout ! Sans compter que, pour certaines destinations, on peut poiroter une bonne demi-heure avant de voir un car se pointer à l’arrêt…

La dernière alternative est le « Dem-Dik ». Ce sont de longs bus, souvent de marque « King Long », facilement reconnaissables à leur couleur bleu foncé. En réalité, ils ne diffèrent des « Tata » que par la taille. D’ailleurs, les anciens modèles de bus de la firme ne sont rien d’autres que des « Tata » peints en bleu. Le grand avantage avec ces bus, du moins pour moi, c’est que les destinations et les trajets sont souvent indiqués sur un panneau d’affichage numérique, à l’avant du véhicule. Je ne les emprunte que lorsque je veux me rendre au centre-ville, quand je veux en sortir, ou quand je vais à l’aéroport. Là, pas trop de soucis pour ce qui est des trajets. Pour aller en « ville », je prends le plus souvent la « 18 ». Depuis le terminus de Liberté 5, à quelques jets de pierre de chez moi. C’est vrai que ce n’est pas le choix le plus rapide, parce que cette ligne fait un long détour par la zone industriel. Cependant, je m’arrange systématiquement pour ne prendre que celle-là, en grande partie parce que j’aime bien les longs trajets en auto durant lesquels je rêvasse en observant les passants, mes écouteurs vissés aux oreilles, ou bien j’écris un bout d’article, de poème, de paroles de chansons ou simplement quelques pensées qui me trottent dans la tête. Une fois en ville, je ne me tracasse pas plus pour savoir quelle ligne emprunter pour rentrer : n’importe laquelle qui affiche « Dieupeul » me convient. Mais je ne voulais pas vous parler de moi dans les transports, mais plutôt des Sénégalais et de la façon dont ils se comportent dans ceux-ci. Et pour chaque type de bus ou de car, il y a deux ou trois choses qui m’interpellent particulièrement.


Dans les « Rapid », c’est d’abord la clientèle qui frappe l’œil attentif. En effet, souvent, ce sont ceux des classes les plus faibles qui la composent. Ainsi, en plus des élèves des lycées et collèges en uniformes qu’on y retrouve, s’ajoute une grande partie de ceux qui n’ont pas le temps de soucier de la qualité de leur apparat,            ou encore des odeurs, des incessants arrêts, même en plein milieu de la route, ou encore des coups stridents frappés à tout moment sur la carrosserie en taule, par les apprentis-chauffeurs, ave une pièce de monnaie, pour communiquer avec le conducteur. La deuxième chose qui ne peut pas vous échapper concerne justement ces apprentis. Je ne sais pas s’il y a un code vestimentaire pour ces derniers, mais je me demande si quelqu’un a dit, un jour, que ceux-ci ne doivent pas porter de vêtements propres ! il est vrai que vu le métier qu’ils exercent, ils sont très souvent obligés de faire face à la poussière, aux huiles de moteurs, en cas de panne, et autres, mais tout de même ! Et surtout, je me suis toujours demandé pourquoi aucun d’eux ne porte jamais son pantalon au niveau de la taille, comme cela est normal. Non, ils ont systématiquement le froc au ras des fesses, sinon bien en-dessous ! J’ai toujours envie d’éclater de rire en voyant les regards rageurs que les femmes du troisième âge jettent à leur caleçon exposé à l’air libre, et d’une couleur bien loin de l’originelle, quand ceux-ci passent devant elles pour récolter les « passes », comprenez par là, le prix du transport. Mais ce qi m’a toujours vraiment marqué dans le « métro », comme certain surnomment ces bus, c’est la facilité avec laquelle les gens sympathisent et la grande solidarité dont ils font montre. Il suffit que quelqu’un aborde un sujet lancé sur les ondes de la radio pour que tout le bus, jeunes comme vieux, hommes et femmes, se mettent tous à en discuter les uns avec les autres, de la façon la plus naturelle qui soit ! Et dès qu’un passager a une altercation, même brève, avec l’apprenti, tout le monde dans le car tente, tant bien que mal, d’apporter sa contribution pour régler le conflit. J’ai tendance à penser que ça doit être cela, la Téranga qu’on nous vente tant ! Encore que, je crois que c’est la disposition des sièges, en forme de fer à cheval, qui contribue à cette convivialité : les gens sont assis les uns face aux autres et communiquent donc plus facilement. Ce n’est pas le cas dans les Ndjarandajye.

Pour cette catégorie de bus, la disposition des sièges joue, elle aussi, un grand rôle dans les rapports des passagers. Il faut noter que, dans ces bus, les sièges sont disposés par rangées de cinq places, une bonne dizaine par véhicule. Là, les gens sont un peu plus silencieux. Souvent, on y retrouve souvent des personnes issues du même tissu social que ceux qui voyagent en Rapid. Les rares moments notables de communication et d’entraide que j’y ai souvent noté ont lieu quand une personne, le plus souvent des femmes, monte avec des bagages assez lourds (sacs, paniers de vivres, plateaux et autres cuvettes plein du repas de midi…). Il y a très souvent quelqu’un pour donner un coup de main, mettre les bagages entre ses jambes, sous le siège, ou même les porter. Parfois, cette sollicitude n’est pas accueillie comme elle devrait l’être. C’est par exemple ce qui s’est passé un jour que je rentrais des cours. J’étais assis près de l’entrée du bus, la grande porte à l’arrière de celui-ci, et une femme d’un âge assez avancé avait pris place à côté de moi. Quelques centaines de mètres plus loin, montait une jeune femme et une petite fille d’une poignée d’années environ. La fillette paraissait déjà assez triste et calme. Comme sa mère (je présume) avait les bras encombré d’un sac, la femme âgée près de moi se proposa de porter la fillette sur ses cuisses. Je ne sais pas pourquoi, mais sa mère explosa littéralement : elle se mit à vociférer tandis que la fillette éclatait en sanglots. Les deux femmes s’échangèrent quelques véhémences en wolof (j’ai honte de l’avouer, mais je ne comprends toujours que difficilement cette langue, après cinq années à Dakar…). Finalement, il fallut l’intervention de quelques hommes pour ramener un silence relatif dans le bus. La vieille femme garda silencieusement la fillette sur ses cuisses, tout le long du trajet, pendant que la mère n’arrêtait pas de marmonner ce qui ressemblait à des menaces. J’étais assez gêné pour cette dame qui voulait juste donner un coup de main. Mais il est vrai que l’enfer est parfois pavé de bonnes intentions, même si celles-ci sont encore moins courantes dans les Tata.

Je ne monte dans cet autre type de bus que quand je vais à Ouakam. Parce que cela m’évite de devoir descendre en cours de route pour prendre un autre bus. L’ambiance dans ceux-ci est encore plus calme. Le plus souvent, on y retrouve ceux des classes dites moyennes : il suffit de voir leur tenue vestimentaire et de les écouter parler un français assez correct pour le confirmer. Je crois que la seule chose que j’aime dans ces bus, c’est que ce sont les seuls dans lesquels il m’est arrivé de flirter. Je vous vois déjà me suspecter de draguer en bus, mais je ne le fais que très rarement, sinon jamais. J’aime à croire que c’est la promiscuité qu’impose ces véhicules assez longs et effilés qui le permet. Souvent, nous les jeunes sommes contraints de nous serrer, debout, les uns aux autres, pour laisser les places assises aux ainés ou encore aux femmes enceintes ou aux mamans. Et comme, dans ces bus, souvent, tout le monde parle assez bien français, il est plus facile d’aborder une jolie jeune femme qui vous marche malencontreusement sur le pied, et discuter avec elle durant tout le trajet. Mais bon, je ne vais pas souvent plus loin que là…

Enfin, il y a les Dem-Dik. Ce que je trouve assez drôle, à chaque fois que je monte dans l’un d’eux, c’est qu’on a l’impression que tous ceux qui s’y trouvent se sont dit : « vu que je suis très bien habillé aujourd’hui, je ne vais pas monter dans un de ces vieux cars ou bus des autres réseaux de transports en commun. Je vais monter dans les bus spacieux et (quelques fois) climatisés de DDD ». Je ne sais pas si c’est le fait que ceux qui j’y croise souvent vont, soient au centre-ville, surement pour des activités assez importantes, ou alors, rentrent de celui-ci, éreintés par leur dure journée, mais je sens toujours une certaine tension quand je suis dans un de ces bus. Tout le monde y est très calme, et il y est souvent rare que des inconnus s’y abordent et engagent une conversation banale, comme dans les Rapid. Tout le monde garde son silence dans son coin. Pas un mot, pas un geste, pas une action ! Et ce, même quand la situation devrait nécessiter une réaction. Parce que, parfois, elles le nécessitent vraiment. Je parle de ces moments où certains profitent du fait que le bus soit plein à craquer pour satisfaire quelque peu leur libido. Je n’ai jamais assisté à ce genre de scènes, mais elles m’ont déjà été maintes fois relatées par des amies, Sénégalaises ou étrangères. Selon leurs dires, il arrive, parfois, que des hommes se collent à elles plus qu’il n’est nécessaire, et quelques fois, se frottent contre elles, sans se soucier de ce qu’elles pourraient bien penser de la bosse qu’elles sentent subitement grossir contre leur peau. « Et alors, tu as fait quoi ? », que je m’empresse de demander. « Bof, rien ! Je l’ai regardé d’un air menaçant et il s’est éloigné… » Il y a des moments où je suis vraiment heureux de ne pas être une femme… Je salue toutes celles qui arrivent à garder leur calme dans ce genre de situation ! Encore que, quelquefois, avec la chaleur, le confinement, la fatigue de la journée, il arrive que des soupapes sautent ! C’est ainsi qu’un jour, en revenant du centre-ville, j’ai bien rit avec le reste des passagers du bus en voyant un monsieur qui pourrait être mon arrière-grand-père littéralement péter les plombs : le bus allait prendre un tournant assez étroit lorsqu’un chauffeur de taxi s’y engagea, coupant la route devant nous. La collision fut évitée de peu ! Le vieillard, assis près de la fenêtre qui donnait vers le taxi, se mit alors à hurler sur le chauffard, le gratifiant de tous les noms d’oiseaux qui lui passaient par la tête, et en français s’il-vous-plait ! Il se débattait tant qu’on aurait dit qu’il était prêt à descendre pour aller en découdre avec l’autre qui ne s’était pas gêné de lui rendre la politesse. Il fallut les conseils et les supplications de presque tous les passagers du bus, tous plus jeune que lui, pour le calmer… C’était vraiment amusant !


Pour moi, prendre un bus où un car, c’est accepter d’avance de faire partie, pendant les minutes que durera le trajet, d’une communauté, d’un ensemble, d’un groupe d’êtres humains, de les inviter dans notre espace de confort, en essayant au mieux de les tolérer malgré leur aspect physique, leur rang social ou leur état mental, et surtout, de les respecter et de les traiter comme on voudrait bien l’être. On n’est jamais à l’abri d’une agréable surprise face à la diversité humaine, alors, comme dirait l’apprenti du Rapid : « Niou Dem ! »