mardi 20 octobre 2015

Criminalités diversifiées en État policier

Bonjour les Êtres humains !

Avant tout, il faut que je vous fasse une confidence : je n’aime pas les forces de l’ordre ! Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça depuis ma plus tendre enfance, je ne me suis jamais senti à l’aise en présence d’un homme en uniforme vert. Je crois que le coup de matraque que l’un d’eux m’assena sur le crâne lorsque j’étais au lycée, me confondant à des étudiants qui manifestaient pour leurs bourses, n’a pas été pour améliorer mon rapport avec ces hommes. Ceci dit, je tente toujours de me tenir le plus loin possible des endroits où je suis sûr de les rencontrer : commissariats, gendarmeries, casernes, camps, etc. Mais depuis que je suis arrivé à Libreville, j’ai bien l’impression que ce procédé d’éloignement n’est plus suffisant. Je vous explique : dès la nuit de mon arrivée à l’aéroport de Libreville, j’étais déjà très surpris du nombre de véhicules blindés en stationnement dans quelques coins de la ville, tout au long du trajet vers la maison familial. « Que se passe-t-il ? Il y a un évènement important qui nécessite cette présence ? » Ai-je demandé à mon père. Il me répondit tranquillement que c’est comme cela tous les jours et que je finirais par m’y habituer. « M’habituer à voir des canons de fusils qui ne devraient être exhiber qu’en cas de nécessité ? Je ne suis pas trop sûr ! » Ai-je pensé. En tout cas, je ne me sentirais pas très bien à chaque fois que je tomberais sur un de ces véhicules. Malheureusement, quelques jours plus tard, lors de ma première sortie dans la capitale gabonaise, depuis un peu plus de cinq ans, je compris que ce sera à chaque fois que je mettrai le nez dehors que je ne me sentirai pas très bien car, en me baladant dans les rues de Libreville, j’eus l’impression d’être dans une cité martiale ! Plus de la moitié des personnes que vous croisez portent un uniforme, soit de la police, de la gendarmerie, ou d’une des composantes de la grande muette. De plus, depuis mon retour au Gabon, je suis assez étonné de voir le nombre de mes jeunes cousins, voisins et amis, qui ont décidé de s’engager. Rien que dans ma famille, mes deux mains ne suffiraient pas pour les compter !



Ne voulant pas jouer les pessimistes et les empêcheurs de traîner des bottes en paix, j’ai interrogé quelques personnes dans mon entourage, pour savoir ce qu’ils pensent de cette situation et surtout, comment on en est arrivé là. Les avis sont très partagés, mais ce que j’entends le plus, que ce soit des désapprobateurs que de ceux qui encouragent cet état de faits, c’est que cela procure de l’emploi pour la jeunesse. Il faut dire que, ces dernières années, les ministères qui recrutent les plus sont celui de l’éducation nationale, celui de l’intérieur et plus encore, celui de la défense. Pour tous les autres nouveaux agents de la fonction publique gabonaise, être intégré et pouvoir toucher son salaire relève toujours du chemin de croix (il faut parfois attendre plus de deux ans avant de jouir de ces émoluments), tandis que pour nos jeunes officiers et agents, fraîchement tondus au camp de formation, il ne suffit que de quelques semaines pour qu’ils puissent commencer à toucher leur paie. D’ailleurs, ils sont les plus choyés du pays, avec des salaires qui les rangent au niveau minimal de cadre moyen. De plus, ils n’ont quasiment jamais de problèmes de retard de paiement, comme cela peut souvent arriver pour les enseignants ou les médecins. Bref, les motivations pour s’engager sont ce qui manque le moins ! À vous dire vrai, vus tous ces avantages, sans compter ceux que je ne connais même pas, je me serai bien engagé, moi aussi, si je n’avais pas horreur de recevoir des ordres et de devoir courber l’échine… On peut tout de même dire que cet accroissement rapide des effectifs des forces de l’ordres au Gabon a un aspect positif : je n’ai, par exemple, pas pu rester de marbre devant la joie de ma tante, le weekend dernier, qui a chanté et dansé pour accueillir son fils de dix-neuf ans, de retour de formation. Mais, mon souci principal, la question qui me turlupine l’esprit, en voyant mon jeune cousin, aussi frêle qu’une brindille, dans son uniforme gris et ses bottes serrées, c’est de savoir à quoi servent réellement ces jeunes ? À quoi sont-ils vraiment employés ?   

J’entends déjà certains me dire : « mais Engo, à quoi veux-tu qu’ils servent d’autre, si ce n’est le maintien de la paix, de la sécurité et de l’ordre dans notre beau pays ? » Je sais bien que là est leur mission première, certes bien noble. Mais je vous assure qu’en un peu plus d’un mois, j’ai vu des choses qui me font croire qu’ils reçoivent des ordres qui dévient de la normale et qui les font faillir à leur tâche. Jugez-en par vous-même ! La semaine dernière, plus précisément le vendredi 16 octobre dernier, en rentrant de mon stage, à la Direction générale de l’environnement, sise aux Ministère des eaux et forêts, sur le Boulevard triomphale, j’ai été assez surpris de voir, presqu’à tous les dix mètres, un jeune fantassin, l’arme serrée contre le torse, le regard vif. « Vu ce déploiement, le président doit sûrement emprunter cette voie aujourd’hui » a commenté quelqu’un dans le taxi, comme pour répondre à mon interrogation non dite. Ont-ils besoin d’être 100 au kilomètre carré pour sécuriser le passage du Président dans un bolide blindé, et qui roule à vive allure ? Quelques centaines de mètres plus loin, au carrefour dit de « l’ancienne SOBRAGA », un embouteillage monstre nous accueilli : des gendarmes y avaient érigé, de chaque côté de la route, un poste de contrôle et arrêtaient une grande partie des véhicules, pour effectuer le contrôle des papiers. À moins de dix mètres de là, un premier véhicule blindé, couronné d’une mitraillette, était garé sur le bord de la voie. « Ah ! Il doit se rendre à l’Université, le président ! », s’est rappelé le chauffeur du taxi.  Ainsi donc, voilà la véritable raison de toute cette agitation ! Mais, est-ce vraiment nécessaire, tout cet étalage d’arsenal et de forces armées ? Je descendis à quelques mètres de l’entrée de l’université, et m’engageai sur l’artère lui faisant face. Là, je tombe nez-à-nez avec un véhicule de type 4x4, toute vitres ouvertes, mais avec un matériel de communication digne des voitures de la CIA. Au volant, un homme de type caucasien portant un uniforme de l’armée française, en plein transmission radio. Le jeune homme qui marchait à côté de moi, et qui s’était lui aussi penché vers le véhicule pour bien en admirer l’intérieur, me regarde, aussi abasourdi que moi. Nous n’avons pas le temps de commencer à commenter ce que nous venons de voir que nous nous retrouvons face à un autre véhicule blindé coiffé d’une mitraillette, et entouré de quelques soldats gabonais, armes à la main. À quelques pas de là, plus libres de nos propos, le jeune homme me demande si tout cela est bien nécessaire. Avant que je ne puisse lui répondre, une jeune étudiante, sortant de l’École normale voisine, nous apostrophe en voyant, de loin, le blindé : « Bonjour mes frères ! Que s’est-il passé ? Les étudiants de l’UOB (Université Omar Bongo) sont-ils encore entrés en grève ? Un mouvement de manifestation de l’opposition ? Qu’est ce qui ne va pas encore ? » Nous la rassurons qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter, que c’est juste le président qui vient rendre visite aux étudiants. « Voilà à quoi sert tout cet arsenal : à plonger les populations dans la peur, la crainte du pouvoir, comme si celui-ci en avait besoin… »

J’aimerais, cher amis, que vous jugiez aussi de ceci : le mardi 13 octobre dernier, tandis que je tentais de prendre un taxi sur le boulevard triomphal, à la sortie de mon stage, trois de ces grosses motos BMW aux couleurs de la gendarmerie vinrent obstruer l’intersection face à laquelle je me trouvais. Ils furent suivis par trois autres, derrière lesquels venaient, un cortège de trois véhicules : en tête, un 4x4 roulant à vive allure, et en serre-fil, un de ces camions verts qui servent à transporter les soldats, et dans lequel des jeunes en uniforme brandissaient les canons de leurs armes vers les trottoirs bondés de monde, à cette heure de sortie des bureaux. Entre les deux véhicules, se trouvait une sorte de fourgon, peint en blanc et rouge, et sur les portières duquel on pouvait aisément lire le nom de l’entreprise Bolloré. Les trois voitures étaient suivies d’un autre lot de motards de la gendarmerie, tous gyrophares et toutes sirènes allumés. Alors, la question que je suis posé est la suivante : tous ces jeunes qui pointent leurs armes sur leurs frères et sœurs Gabonais, en pleine route, ont-ils été engagés pour escorter l’argent de Bolloré ? Est-ce vraiment ce à quoi ils doivent nous servir ? Ne devraient-ils pas lutter contre la criminalité et l’insécurité qui minent chaque jour notre nation ?   

Parce que ces deux fléaux n’ont pas manqués de m’interpeller, eux aussi ! En l’espace d’un mois, on a retrouvé un corps de jeune femme décapité dans les environs du Quartier Pleine Orety, et un mari jaloux s’est servi de deux armes pour abattre l’amant de sa femme et manquer de tuer cette dernière ! Et les faits divers qui parlent de tuerie à la poudre à canon sont légion ces derniers mois ! Je ne parle même pas des crimes dits « rituels », qui sont devenus si banals qu’on en parle même plus, malgré le flot continu de sang de jeunes hommes et femmes, adultes et enfants, dont les organes sont vendus au marché noir ! Je ne parle pas, non plus, des braquages qui sont le quotidien de quartiers comme Derrière l’École Normale Supérieure, où je vis. Ces quartiers où vous ne verrez jamais patrouiller un seul policier, et où ce sont les jeunes délinquants qui font la loi à partir d’une heure du matin…  



Je veux bien qu’on donne du travail aux jeunes, qu’on cherche à sécuriser le pays, mais, je ne peux m’empêcher de me poser ces questions qui découlent du constat dont je viens de vous faire part : Pourquoi faire de la Grande Muette le premier recruteur de la Nation ? Que voire derrière ces enrôlements massifs ? À quoi servent tous ces agents en uniforme ? Quel est concrètement leur apport pour la nation ? Comment expliquer que, malgré cela, la criminalité ne cesse de croitre ? Pourquoi faire étalage de toutes ces armes ambulantes ? Que craint-on ? Que défend-t-on réellement : les populations, les institutions, les intérêts de privilégiés ou celles d’entreprises étrangères ? Qui veut-on effrayer ? Oui, effrayer, car c’est bien la réaction que la vue de toutes ces armes et de tous ces uniformes provoque, et pas seulement chez moi. Souvenez-vous de cette jeune femme qui a vu le blindé garé près de l’université : « mon frère, que se passe-t-il ? Il y a des évènements graves qui se sont passés à l’UOB ? Les étudiants manifestent encore ? » Je ne sais pas pour vous, mais moi, la vue de tous ces uniformes, de toutes ces armes protées en bandoulière aux carrefours, ou fixés sur des véhicules de guerre qui se baladent dans notre capitale me mettent dans un état de stress, voire de psychose permanente ! Parce que j’ai souvent, en les voyant, cette citation entendue quelque part qui me revient à l’esprit : « une arme, c’est fait pour servir, et quand on la sort, elle finit toujours par servir ». Gageons, dans notre contexte, que ce ne soient que des paroles en l’air !