mercredi 24 décembre 2014

Les "enfants-fous"

     Bonjour les Êtres humains ! Cela fait cinq ans que je vis dans la ville de Dakar, au Sénégal, et au fil du temps, il y a quelque chose qui ne cesse de m’interpeller : c’est l’accroissement rapide du nombre des personnes souffrants de troubles mentaux, qu’on appelle communément « fous » dans les rues de la capitale sénégalaise. Ce qui me frappe le plus, c’est de voir que parmi ces laissés pour compte de la société, on remarque de plus en plus d’adolescentes, de jeunes hommes, et même des enfants, à peine sortis de la puberté.

   Il y a, par exemple, dans les environs de Dieupeul-Derklé, un quartier voisin du mien, que je fréquente beaucoup, une jeune femme à laquelle on donnerait facilement entre 17 et 19 ans. C’est une fille élancée, mince, avec une jolie petite tête aux cheveux tondus à ras, et un de ces sourires radieux spécifiques aux belles femmes à la peau cuivrée du pays de la Téranga. De temps à autres, elle arbore un air assez inquiétant, bien que je ne l’ai jamais vu agresser qui que ce soi. Mais, en général, lorsque je la croise, elle se balade toute souriante dans les artères du quartier. Sa physionomie de mannequin lui aurait surement valu l’attention de beaucoup d’hommes, n’eut été sa santé mentale. Ils sont nombreux comme elle dans les rues de Dakar. J’ai fini par constaté, en prêtant un peu plus attention à ces concitoyens assez particuliers, que ceux que je vois dans les environs de mon lieu d’habitation sont souvent sous la tutelle d’une famille qui est général la leur. Ce qui leur épargne les violences liées à la stigmatisation dont ils sont presque tout le temps victimes. Mais qu’en est-il de ces « enfants-fous » qui parcourent les grands axes de la ville, dorment sous les échangeurs, et se nourrissent dans les poubelles ? Ceux qui, visiblement, n’ont aucun parent pour prendre soin d’eux ?

   C’est la question que je me suis posé à l’élaboration de ce billet, et que je m’étais fixé pour objectif de tenter d’élucider. J’avais l’intention de me renseigner sur l’état actuel des choses, pour ce qui est de la gestion des enfants souffrants de troubles mentaux graves, en Afrique, en général, et au Sénégal, en particulier. Mais, il y a quelques jours, en rentrant de l’Université, je suis tombé sur une scène qui a provoqué en moi autant de colère que de profonde tristesse. Cela se passait aux environs de midi, au rond point du quartier Médina qui se situe juste à la sortie du Magasin Casino, ancien Score Sahm. Je me trouvais du coté de l’Hôpital …, et attendais de pouvoir traverser la route, juste en face de l’arrêt des cars dits « Rapid », qui vont vers Ouakam. Et là, prêt de ces véhicules, déambulait un garçon qui paraissait, à première vue, avoir entre 14 et 16 ans, selon sa physionomie. Il marchait d’un pas chancelant, tentant de se frayer un chemin entre les piétons, les chargeurs de cars (apprentis, qu’on les appelle), et les voitures. Il avait le regard perdu d’un enfant de quatre ans et ce sourire niais qui caractérise les personnes déficientes mentales. Son tee-shirt, dont il était impossible de deviner la couleur originelle, tant il était crasseux, était en grande partie trempé par la bave qui dégoulinait en permanence de sa bouche. Sa culotte, trop court pour quelqu’un de sa taille, n’était pas plus propre que le haut. Il trainait ses pieds nus et tous blancs à même le bitume. Son état était des plus pitoyables ! Mais ce qui m’a vraiment révolté, c’est le comportement qu’affichaient les gens autour de lui. La majorité des hommes qui attendait leur bus ou car lui lançait des regards remplis de mépris et de dégout. Les femmes, quand à elles, s’enfuyaient presque qu’en le voyant. Les lycéens et collégiens en uniformes qui passaient par là le montraient du doigt, comme une bête de foire, tandis que les apprentis lui hurlaient dessus à chaque fois qu’il tentait de s’appuyer sur un des véhicules pour ne pas perdre son équilibre déjà fragile. Je ne parle même pas de ceux qui crachaient à sa vue, ou lorsqu’il passait près d’eux. J’étais horrifié, écœuré de voir des êtres humains traiter ainsi un autre être humain, qui plus est, un adolescent.

   Cette scène n’est pas un fait isolé, encore que, cela ne lui retirerait en rien son importance, vu le nombre de personnes qui ont affiché une attitude aussi méprisante envers ce garçon. Je ne sais si c’est parce que je me sens très facilement affecté par la solitude que vivent ceux qui n’ont que la rue comme demeure, mais j’ai souvent tendance à prêter une attention particulière à ceux que l’on désigne comme  « fous », à chaque fois que j’en croise un, et aussi à la façon dont les personnes dites « normales », les traitent. Et je peux vous assurer que le constat est désolant : les personnes atteintes de maladies mentales sont généralement vues comme des « monstres », des « bêtes », en tous cas, des parias, par une grande partie de la société. Et lorsqu’on essaie de réfléchir sur les causes de cette stigmatisation systématique dont ils font l’objet, on se rend compte qu’elles sont liées, en grande partie, à des considérations culturelles d’un autre temps.

   Je ne sais pas pour ce qui est du Sénégal, n’ayant malheureusement pas encore eu l’occasion de discuter du sujet assez en profondeur avec mes actuels concitoyens pour en avoir une idée assez nette, mais je me souviens que dans mon pays d’origine, le Gabon, on a longtemps pensé (j’ignore malheureusement si ce n’est plus le cas), que les personnes dites « folles » l’étaient souvent parce qu’elles s’étaient adonnées à des pratiques ésotériques peu recommandées qui s’étaient retournées contre elles. D’autres pensaient que la folie était due à la possession du malade par un démon ou quelconque autre esprit malfaisant, ou encore que c’était le fruit d’une malédiction qui aurait été affligée à la famille du malade pour une faute commise par l’un des membres de celle-ci, dans un passé relativement lointain. Toutes ces considérations, vous en conviendrez avec moi, ne se basant sur aucun fondement médical, donc scientifique, n’ont pas lieu de se perpétuer en ce troisième millénaire ! Elles peuvent tout de même expliquer que l’on ait souvent tendance à se tenir à distance des malades mentaux. Mais la question que je me pose, en admettant l’éventualité que ces croyances soient vraies, c’est de savoir si le fait qu’on ait été « maudit », qu’on soit « possédé » ou qu’on subisse le retour de manivelle d’une « pratique de sorcellerie » fait en sorte qu’on ne soit plus humain ?

   Il m’est d’avis que si ce genre de comportements dégradants vis-à-vis des personnes souffrantes de maladies mentales existe toujours de nos jours, c’est en grande partie parce que leur état n’a pas été assez explicité à tout un chacun. Je me rappelle que pendant mon enfance, j’ai plusieurs fois été confronté directement à ces personnes marginalisées. Je me souviens de cet homme qui trainait dans les rues de Libreville, et dont la zone de prédilection se situait entre les quartiers Louis, Derrière la prison  et Trois-quartiers. Il avait une incroyable touffe de cheveux et avait bien la dégaine de celui qui avait « perdu la boule ». Un jour, en rentrant du centre de soins du quartier Louis (je ne devais pas avoir plus de sept ans), nous le croisâmes sur la route, ma mère et moi. Vous imaginez bien que je fus totalement apeuré ! Mais chose étrange, cet homme dont tout le monde autour de nous évitait soigneusement de croiser, tant la route que le regard, interpella ma mère en l’appelant par son nom de jeune fille. Il tenta tant bien que mal de tenir une conversation avec elle. Celle-ci ne dura pas très longtemps, et je ne compris pas un trait de ce dont ils parlaient (je ne pourrais d’ailleurs pas m’en souvenir), mais je fus surpris du calme dont fit preuve ma mère, et de la gentillesse avec laquelle elle le considéra. Elle m’expliqua plus tard qu’il s’agissait d’un ressortissant de son village natal. Ils avaient grandi ensemble, ce qui fait qu’il se souvenait encore bien d’elle. Elle s’efforça de me faire comprendre que ce n’était pas de sa faute s’il était dans cet état, qu’il était « malade », au sens clinique du terme. Cette expérience me servit beaucoup lorsque je découvris pour la première fois tantine Arlette, cette jeune cousine de mon père qui avait, elle aussi, « perdu la tête ». Elle connaissait à peu près les domiciles de tous ses cousins et pouvait ainsi débarquer quand bon lui semblait. A chaque fois que c’était le cas, elle avait droit à un copieux repas et une boisson gazeuse de son choix. Le résultat de ce traitement était qu’à chaque fois qu’elle croisait quelqu’un de la famille sur la route, elle lui adressait le plus grand respect. Si elle vous demandait de lui trouver quelques pièces, elle vous laissait tranquille dès lors que vous lui répondiez tranquillement que vous n’en aviez pas.

   Vous me direz surement que tout le monde n’a pas la même appréhension ou la même considération pour ces personnes que les membres de ma famille. Je vous le concède, mais alors, je voudrais savoir comment vous réagiriez si l’on crachait au passage d’une personne, parce qu’elle est diabétique, ou qu’elle est atteinte du VIH, du cancer, ou d’une quelconque autre maladie ? Parce que, quoi qu’on dise, quoi qu’on veuille bien croire, ces personnes sont avant tout malades ! On peut, c’est vrai, être indirectement à l’origine de sa maladie, et dans la plupart des cas, on l’est, de par notre hygiène de vie, de par nos comportements vis-à-vis des facteurs à risques. Mais qui, selon vous, est directement responsable de l’affection dont il peut souffrir ? Y a t-il une maladie sur cette terre, qui fait que ceux qui en sont affectés ne sont plus des êtres humains ? Qu’ils n’ont plus aucun droit, qu’ils méritent mépris, insultes et humiliations ?  Surtout si ce sont des enfants ou des adolescents ! Pensez-vous réellement qu’un enfant, quel que soit la maladie dont il peut être atteint, mérite d’être publiquement montré du doigt, comme une « chose » ? Quand on connait la fragilité des êtres humains à ces stades cruciaux de leur existence, malgré le fait qu’ils soient « normaux », bien portants, peut-on imaginer combien ils sont encore plus vulnérables à l’image que la société a d’eux ? À celle qu’elle leur colle comme un boulet, et qui les poursuivra tout au long de leur vie ?

Je salue les efforts qui ont été faits par tous, que ce soient les pouvoirs publics, la société et tous ceux qui la composent, pour que les malades du Sida soient moins stigmatisés, quand on sait le traitement qui leur était réservé par leurs concitoyens aux débuts de cette affreuse épidémie. Il est même étonnant de voir qu’aujourd’hui, les personnes souffrant de cette maladie sont beaucoup moins marginalisées et stigmatisées que celles présentant un handicap physique, bien que de ce côté-là aussi, l’on ait noté des améliorations globales. Toutes ces campagnes pour sensibiliser les populations sur le comportement à adopter face à ceux souffrants de ces deux types d’affections sont louables et doivent être continuellement renouvelées. Mais pour ce qui est de celles atteintes de déficiences mentales ? Doit-on vraiment continuer à les traiter comme les seules responsables de leurs affections ? D’autant plus que si elles ont « perdu l’esprit », je me demande comment elles pourraient remédier, d’elles-mêmes, à leur sort ! Finalement, ne serions-nous pas les vrais fous, à croire qu’un être humain, vivant, ne fait plus partie de l’Humanité et n’a plus droit au respect, à l’amour, à l’attention, et à tout ce à quoi chacun de nous aspire au fond de lui ? je voudrais tenter de croire que non, et de ce pas, je vais adresser une prière à Sainte Dympa, patronne des fous, pour que l’homme ne voit plus l’autre comme un « fou », mais comme un autre homme, qui est souffrant, mais qui reste bien un Etre humain !

    A vous, par contre, j’aimerais adresser celle-ci : je vous supplie de faire l’effort de ne plus voir en ces enfants malades des « fous », de les considérer en pensant que cela aurait pu être vous, ou votre enfant, et surtout, d’expliquer à ce dernier, à votre fils, votre fille, votre neveu, votre nièce, vos petits-enfants, vos élèves, etc.  que ce ne sont autres choses que des ENFANTS, et qu’ils doivent être traités comme tels ! 

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