vendredi 20 février 2015

Et toi Engo, tu es quoi?



Bonjour les Êtres humains !

Il y a souvent, dans la vie courante, des mots, des phrases, des expressions que l’on déteste viscéralement. Pour moi, il s’agit d’une question que j’ai souvent entendu depuis de nombreuses années, et que je redoute à chaque fois que je rencontre un inconnu : « Tu es quoi ? »

Remarquez bien (je ne sais pas si, sur les autres continents, cette formulation spécifique est employée) : où que vous soyez, en Afrique Centrale ou de l’Ouest, on vous demande toujours : « tu es quoi ? » Pas : « tu viens d’où, tu es originaire de quel pays, tu es de quelle ethnie », non ! La question qu’on vous pose est bien : « tu es quoi ? » Déjà, sur le coup, je me sens toujours confus, parce que je ne sais pas exactement ce qu’on me demande : mon pays d’origine, mon ethnie, ma profession, mon sexe (on ne sait jamais !)… Encore que, selon le contexte, j’ai appris à deviner l’orientation de l’interrogation.



Comme je le disais plus haut, cela fait de très nombreuses années que j’entends les gens atour de moi m’adresser cette question : tu es quoi ? La première fois que je l’ai entendu, je ne devais pas avoir plus de sept ans. C’était dans un village, près de Bitam, dans le nord du Gabon. Ma grand-mère et moi nous-y étions rendus pour assister à une grande cérémonie (sûrement un retrait de deuil) à laquelle assistait des villageois venus de diverses contrées de la province. Il faut dire que, bien que je ne su quoi répondre à cette question qui m’avait été posée par un vieux, m’ayant trouvé en pleine dispute avec un jeune autochtone, je la comprenais assez bien. Parce que le vieux l’avait, bien évidement, formulée en Fang, ma langue maternelle. Et dans cet idiome, la traduction littérale de la question est : « tu es un petit quoi ? », sous-entendu : quelle ta tribu, celle de ta mère et ton village d’origine. Plus tard j’appris que je devais répondre que je suis Nkodjè, que ma mère est Effak, et que je suis du village d’Adzap N’deng Nkodjè (oui, je sais, ça fait beaucoup de noms étranges !) Mais revenons à la question qui ME fâche… dans ce contexte particulier, il est clair que lorsqu’un vieux, ou même un jeune Fang, vous demande ce que vous êtes, il ne cherche rien d’autre qu’à avoir les informations qui lui permettrait de déceler ou non une éventuelle filiation entre vous. D’ailleurs, on nous a toujours conseillé de poser la question à une fille avec laquelle on voulait sortir, au risque de se retrouver au lit avec une cousine plus ou moins proche ! Là encore, je pouvais répondre sans broncher, à l’interrogation qui nous intéresse aujourd’hui.  C’est quelques années plus tard qu’elle commença sérieusement à m’agacer.

Lorsque, à Libreville, j’obtins mon concours d’entrée en sixième, j’eu la chance d’être orienté au Lycée d’Application de l’E.N.S, qui deviendra plus tard le Lycée Nelson Mandela. Je me souviens qu’à cette époque, mon jeune oncle Alexis, qui y avait appris, ne cessait de me vanter ses mérites, assurant que c’était l’un des trois meilleurs établissements secondaires du pays. Cela devait être vrai, vu l’attrait qu’il avait : on y retrouvait souvent des enfants de hauts cadres et de plusieurs dignitaires du pays, et beaucoup d’entre eux avaient pris pour habitude de snober ceux qui, comme moi, n’étaient là que par le mérite, et non par le prestige du nom de leurs parents. Ce fut une des premières fois où cette fameuse question, « tu es quoi ? », me choqua particulièrement. Ce ne fut, en réalité, pas la question en elle-même qui posa problème, mais les conséquences qui découlèrent de ma réponse. J’étais en classe de quatrième, et il faut dire que j’aimais bien flirter, au lycée. En début d’année, j’avais sympathisé avec une collègue de classe qui me trouvait sûrement à son gout. Sauf qu’un jour, elle me posa la question : « Mais, Engo, c’est étrange, tu n’as pas d’accent particulier. Tu es quoi en fait ? » Lorsque je lui donnai mon ethnie, elle me regarda d’un air étrange, puis, au bout de quelques jours, ne me trouva plus du tout à son gout ! Je compris un peu plus tard qu’elle avait, en réalité, un grand mépris pour les gens de mon ethnie. Au fil du temps, je finis par vraiment détester cette question parce qu’elle est souvent motivée, au Gabon, par des clivages et des préjugés qui, une fois la réponse donnée, s’imposent sans difficultés. Ainsi, par exemple, si un policier, d’une autre ethnie que vous, vous demande vos papiers et que vous les avez accidentellement oublié chez vous, il risque de vous sortir une remarque telle que : « vous êtes comme ça, vous les Fang, toujours sans papiers, comme vos cousins Equatos (Équato-guinéens) ». Pour rappelle, il y a plus de cinquante ethnies répertoriées dans mon pays, alors imaginez l’innombrable quantité de préjugés d’origine ethnique qui peuvent y exister ! Il faut quand même dire que malgré toutes ces considérations, les Gabonais vivent chez eux dans un semblant d’harmonie. Ils se supportent les uns les autres, et restent souvent regroupés par ethnies, ne se mêlant vraiment que quand la nécessité l’impose. Je crois que c’est cette hypocrisie positive que l’ancien président,  Omar Bongo, appelait la « tolérance ». Chose à encourager, je le concède. Mais ce que je trouve étrange, et même rageant, c’est que ce genre de mentalités moyenâgeuses se retrouve hors de nos frontières.

C’est le triste constat que j’ai relevé durant mon séjour ici, en Afrique de l’Ouest. Déjà, ce qui est évident, c’est que lorsque vous êtes dans un pays autre que le votre, les habitants de celui-ci, de par votre comportement, votre aspect, votre expression et bien d’autres choses encore, repèrent très vite que vous êtes étranger. Et souvent, ils s’empressent de vous poser la question : « alors, toi tu es quoi ? » C’est bien naturel, me direz-vous, cela leur permet de découvrir des ressortissants de pays qu’ils n’ont jamais visités. Vous mettrez surement cela sur le naïf compte de la curiosité… Si seulement c’tait le cas ! Parce qu’en général, il n’y a que deux situations pour lesquelles on vous posera systématiquement la question de savoir « ce » que vous êtes : soit dans une relation commerciale, soit dans une situation conflictuelle.

Dans le premier cas, je crois que beaucoup pourront me témoigner : vous arrivez dans un marché, à Colobane, à Dakar, ou à Coulikoro, à Bamako, et vous voulez acheter un article. Souvent, dès que le commerçant constate que vous ne parler pas la langue populaire locale, le prix de l’article grimpe relativement. Ensuite, en tentant de vous prendre par les sentiments, il vous demande « tu es quoi même ? » Selon la réponse à votre question, le prix de votre article peut doubler de moitié, ou voir même tripler ! Je me rappelle de ce type, à Bamako, qui voulait me vendre des sandales en cuir à sept mille francs, alors qu’elles coutaient normalement trois mille, et qui, la minute d’après, lançait, tout souriant, à un touriste blanc : « vingt-cinq mille francs seulement, grand » ! S’il arrive que vous connaissiez quelques mots de la langue locale, vous pourrez négocier un prix quelque peu raisonnable. Mais ne vous y trompez pas : ce sera « votre prix » à vous !

Dans le second cas, il faut bien comprendre ce que j’entends par situation conflictuelle : cela peut être un conflit, au sens propre du terme, ou une position qui ne vous est pas, de fait, favorable. Ainsi, que vous ayez un différent avec votre propriétaire ou que vous fassiez la cour à une jeune femme du pays, la question arrivera automatiquement ! Parce que, dans un cas comme dans l’autre, on se servira de cette information pour vous ranger dans une catégorie. Combien de fois n’ai-je pas entendu de la bouche de jeunes Sénégalaises : « Vous, les Gabonais, vous êtes des alcooliques et des coureurs de jupon ! », ou encore certains de mon quartier qui disaient, en me voyant passer avec ma bouteille de jus : « ils ont trop d’argent, les jeunes Gabonais… » Ce genre de jugements font qu’à chaque fois qu’on me pose la question, je réponds que je suis Africain. Encore que je ne peux pas le dire à tous.

Il y a des comportements qui restent encrés en vous quoi que vous fassiez, où que vous alliez. Et je trouve vraiment déplorable que la stigmatisation en fasse partie. Parce que je ne comprends pas pourquoi, un Gabonais comme moi, qui vit au Sénégal, comme moi, me demanderait « ce » que je suis, c’est-à-dire, quelle est mon ethnie, si ce n’est pour me ranger dans la catégorie primitivement ennemie, si je ne suis pas Fang, Punu, Obamba, Vili… comme lui ! C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles, choses très étrange, les Gabonais s’évitent ici à Dakar. Ça me fait toujours rigoler d’en croiser un dans une file au magasin, ou même dans la rue, et de voir le regard méprisant qu’il me jette, sachant bien que je suis originaire du même pays que lui. Même à l’Ambassade, c’est à peine si les gens se saluent ! Sans compter qu’ils ont trouvé le moyen de se défaire de leur « tolérance », d’une part, parce qu’ils ne sont plus contraints de se côtoyer, d’autre part, parce qu’ils ont eu la brillante idée de se diviser et de ne se retrouver qu’entre originaires de la même ethnie. Ce qu’ils appellent des associations socioculturelles : Elatmeyong, pour les Fang, Olatano, pour les Myenè, Nyangou, pour les Punu et tous ceux qui leurs sont proches… bien évidement, ils vous diront que c’est pour mieux promouvoir leur identité culturelle, comme si celle-ci ne faisait pas partie intégrante de celle de tout le pays ! Je me demande vraiment quel est mon intérêt à me retrouver dans un quelconque groupe qui prône le clivage ethnique, au lieu que je suis à l’étranger et que j’ai besoin d’apprendre de la diversité qui m’entoure. Et j’en suis arrivé à cette remarque : depuis que je suis en Afrique de l’Ouest, il n’y a que dans la communauté gabonaise que j’ai vu ce genre d’associations. J’ai longtemps fréquenté les Congolais, et jusqu’à lors, je n’ai jamais entendu parler d’association de Mboshi, de Lari ou de Téké. Dans les autres communautés estudiantines, on retrouve des ressortissants de pays à plusieurs ethnies, comme un peu partout en Afrique, mais vraiment, jamais je n’ai vu les ressortissants de ses pays se regrouper selon leurs origines ethniques. D’ailleurs, je comprends pourquoi mes cousins Fang du Cameroun, qui résident ici à Dakar, refusent de faire partie d’Elatmeyong, association sensée rassembler les Fang du Gabon, du Cameroun et de la Guinée-Equatoriale. Le faire dans votre pays d’origine, cela se comprend encore, mais dans un pays étranger, où vous n’êtes que de passage, pour la plupart, quelle utilité ?

Parce que, je comprends bien, moi, lorsqu’un Sénégalais demande à son compatriote de quel ethnie il est (étrangement, il ne lui demande pas « ce » qu’il est, mais juste s’il est Wolof, Peul, Serere…). Ici, ce n’est pas tant par volonté de le catégoriser pour le juger, mais plus souvent pour rappeler les liens ancestraux qui lient leurs ethnies. Ainsi, vous entendrez un dire à l’autre qu’il doit le servir parce que ses ancêtres étaient les maitres des siens, par exemple, et ce, toujours dans un esprit de rassemblement et de fraternité. Je ne me souviens pas avoir vu de querelle entre deux Sénégalais du fait de leurs origines ethniques. Choses qui étaient plus que courante dans mon quartier, à Libreville. Et même : à chaque fois que j’ai entendu qu’il y a eu litige entre Gabonais ici, à Dakar, les considérations ethniques ont, bien souvent, refait surface.  


Alors, je voudrais vraiment ne plus avoir à répondre à cette question : « tu es quoi ? », surtout venant d’un de mes compatriotes ! Il ne s’agit pas pour moi de nier, ou de cacher mes origines, qui font MA différence, mais de tenter de les dépasser. D’ « adoucir les aires de différences et d’accentuer les aires communes », comme le disait un illustre penseur noir du siècle dernier, outre-Atlantique. Autant sur le plan national que continental. D’ailleurs, si vous remarquez bien, pour ceux qui suivent un peu les informations qui viennent d’Occident, ou qui y vivent, généralement, que ce soit en Europe, en Amérique ou en Asie, les gens et les gouvernements font rarement la distinction entre les pays d’Afrique. Souvent, ils coupent court : l’Afrique. « Tu viens d’Afrique… », « Quelque part en Afrique… », « …d’origine africaine », comme si, pour eux, l’Afrique n’était pas un continent, un ensemble de pays, mais plutôt un pays en elle-même ! Avant, je trouvais cela complètement idiot et pensais que c’était une marque d’ignorance de ceux qui s’expriment ainsi. Puis, je me suis rendu compte qu’en réalité, tous ceux qui s’expriment ainsi, eux, considèrent (sans le savoir) justement l’Afrique comme ce qu’elle devrait être : un seul pays ! Un pays de près de 1,1 milliards d’habitants, riche de tous les types de climats, de végétations et de reliefs au monde ! Un pays dont le sous-sol serait le plus nanti au monde en matières premières, et dont la vaste diversité des peuples ne pourrait engendrer que les meilleurs dans tous les domaines possibles ! J’ai fini par me dire qu’au lieu d’apprendre à nous enfants et à nos jeunes à montrer du doigt ceux qui sont différents, parce qu’étrangers, nous devrions plutôt leurs apprendre à voir  les avantages de ces différences pour en faire un atout commun, et non une source de stigmatisation.



Parce que si vous me demandez : « tu es quoi ? », je vous répondrai qu’Engo, je suis un noir, Africain, d’Afrique Centrale, originaire du Gabon, que mon père est d’Oyem, et que donc, je suis d’Oyem, que je suis de la tribu Nkodjè, du vilage d’Adzap, du clan N’deng, petit-fils d’Engoh Ndong, descendant de Ndong Guema Essono, mais que je suis, avant tout cela, un Être humain ! Une pièce du Puzzle géant qu’est l’Humanité !



  

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