dimanche 4 décembre 2016

Lettre à Mandela

Bonjour Madiba,

Cette nuit, je me suis levé en pensant à ce qu’il faudrait que je fasse pour faire comprendre à mon fils, qui n’a que huit ans, qui tu étais et pourquoi il doit le savoir. Je t’avoue que, pour le moment, je n’ai pas encore trouvé les mots. En y réfléchissant, j’aurais pu tenter de lui faire un résumé de ta biographie, mais comment résumer une telle existence ? Alors, je me suis dit que, l’idéal, ce serait que je lui raconte ce que moi, j’ai gardé profondément encré au fond de mon âme, de toi.


Etant né en 1984, durant ton incarcération à la prison de Pollsmoor, je n’ai pas connu tes premières années de lutte. Je n’ai pas connu Nelson, l’étudiant militant, Nelson, le premier avocat noir d’Afrique du Sud, Nelson, le leader de la lutte non-violente (comme Gandhi, à qui on te compare souvent et qui initia cette lutte durant son séjour en Afrique du Sud). Je n’ai pas connu Nelson, le leader qui bascula dans la lutte armée, ni Nelson, le fugitif, recherché par les autorités de ce pays où les noirs, majoritaires pourtant, devaient vivre reclus entre eux, n’avaient quasiment aucun droit, et devaient se promener avec un passeport intérieur, pour pouvoir se déplacer en paix sur la terre de leurs ancêtres. Je n’ai pas entendu ton célèbre plaidoyer, lors du procès de Rivonia, ni tes interminables années de détention à Robben Island, sous le matricule 46664.

D’ailleurs, je ne t’ai jamais personnellement rencontré. Tout ce que j’ai connu de toi, c’était à travers la presse écrite et les journaux télévisés. La première fois que je t’ai vu sur le petit écran, tu étais déjà un homme d’un âge avancé, grand et mince, les plis des yeux accentués par la vieillesse et les cheveux plus blancs que ceux de ma grand-mère. C’était le 11 février 1990. Mes parents étaient tous excités comme des enfants, car, quelques jours plutôt, le président de Klerk avait annoncé la levée de l’interdiction de l’ANC et ta prochaine libération. Tout le monde à la maison regardait chaque soir le journal télévisé pour en apprendre un peu plus sur la date et les conditions de ta libération. Et puis, ce soir-là, je te vis enfin ! Tu te tenais là, au milieu de cette foule en liesse, dans ce costume gris qui avait l’air trop grand pour toi. J’étais en classe de CP1, je revenais à peine d’un séjour de plusieurs années dans le village de ma mère, où j’avais vécu avec comme seule tutrice, ma grand-mère, au milieu de toutes ses congénères. J’avais donc une forme d’affection particulière envers les personnes âgées. Et dès ce premier jour, je ressentis la même chose que je ressens encore aujourd’hui, en écrivant ces mots : ce drôle de frisson qui me parcours les épaules et le long de la colonne vertébrale, et ces larmes qui me montent presqu’instantanément aux yeux. Voilà ce que j’ai toujours ressenti, à chacune de tes apparitions à la télévision, à chaque fois que je me suis assis au Centre Culturel Français (actuel Institut Français), pour relire, encore une fois, ta biographie, à chaque fois que je devais parler de toi, à chaque fois que quelqu’un disait du mal de toi.



C’est ce même frisson qui me parcouru le 2 avril 1994, à la vue de ces interminables files humaines qui se dirigeaient dans les bureaux de vote, lors des premières élections multiraciales d’Afrique du Sud. Devant le petit-écran, nous n’avions aucun doute : tu serais élu Président de la Nation arc-en-ciel ! Entre le 27 avril et le 10 mai 1994, je crois qu’il y a eu peu de soirs où ton visage n’apparaissait à l’écran, où ton nom n’était cité dans les journaux. Au fond, je me suis senti, durant toute cette période, comme beaucoup d’ailleurs, Sud-Africain dans l’âme. Et ce fut ainsi durant plusieurs années. Lorsque, après ta libération de prison, tu vins en visite officielle à Libreville, j’étais encore trop jeune pour pouvoir venir te voir défiler dans les rues de la capitale, avait dit ma mère. Ce jour, que j’attendais avec tant de joie, finis par être un des plus tristes de mon enfance. Finalement, ce ne fut que partie remise, puisque, quelques années après l’obtention de mon concours d’entrée en sixième, tu reviendras ici, au Gabon, et que, pour te rendre hommage, le lycée d’Application de l’E.N.S, où je fis tout mon secondaire, sera rebaptisé, « Lycée Nelson Mandela ». Ceci ne fera que renforcer cet étrange attachement que j’ai toujours eu pour toi. Je me suis toujours considéré, dès lors, comme un de tes nombreux petits-enfants, allant même par t’appeler, comme ceux-ci :Madiba.

Tout au long de ces années où j’ai pu te découvrir, te suivre et te connaitre, je ne me souviens pas une seule fois avoir douté de toi, avoir eu une pensée négative envers toi, ou t’avoir critiqué. « Il n’a pas été aussi parfait que ce que le peuple noir d’Afrique du Sud attendait de lui », ont dit quelques-uns. Mais nul n’est parfait, et tu l’as toujours répété « je ne suis qu’un Être humain ». Chacun de nous tous a ses faiblesses et bien peu sont ceux qui, se permettant de te jeter une pierre, peuvent se targuer de ne pas en mériter au moins une dizaine. Tu auras été, jusqu’à tes derniers jours, un modèle d’intégrité, de courage, de détermination pour moi.

Ces fameux derniers jours ! Le monde entier te savait déjà très souffrant, et ce depuis des années : cancer de la prostate, infection pulmonaire… Sans compté que tu n’étais plus bien jeune. A cela, on ajoute 27 ans d’incarcération, dans des conditions extrêmement difficiles, et on se dit que tu auras quand même tenu bon ! Lorsqu’en juin 2013, certaines chaines de télévision annoncent ton décès, je ne veux pas y croire, et d’ailleurs, je n’y crois pas du tout. Et avec raison, puisque tu seras, quelques semaines après, ramené à ton domicile. Cette année-là, je me trouvais à Dakar, dans ma petite chambre d’étudiant, avec, comme seule compagnie, ma télévision, qui veillait parfois toute la nuit, passant en boucle les nouvelles sur France 24. Ainsi, lorsque Jacob Zuma annonce officiellement ton décès, après plusieurs jours de suspens, je prends quelques minutes, assis sur mon lit, pour te dire adieu, puis, je me lève, arrête ma télé en me disant « il est parti paisiblement, c’est déjà ça de bien ». 
   

Je me suis toujours dis qu’il y a des choses qu’on ne peut pas traduire par de simples mots. Certains appelleraient cela de l’admiration, d’autres de la passion, et d’autres encore du fanatisme. Je ne me considère pas comme un fan, au sens propre du terme. Ni même une sorte d’admirateur qui s’afficherait avec des chemises en wax qui ont finis par porter ton nom, pour faire comme toi. Je me considère comme chanceux d’avoir vécu à ton époque, et de t’avoir vu vivant. Certains t’ont presque élevé au rang de dieu, d’autres te comparent à Jésus, ou à un de ces « grands » hommes de l’histoire. Moi, je suis juste fier que tu ais prouvé au reste du monde que le pardon et l’amour du prochain ne sont pas des utopies, et qu’ils valent mieux que tout. Albert Einstein a dit un jour de Gandhi « les générations futures auront du mal à croire qu’un tel homme ait existé ». Moi, j’ai eu la preuve, à travers toi, que non seulement de tels hommes peuvent exister, mais qu’en plus, ils ne cesseront jamais de nous inspirer. Merci Madiba. 

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