samedi 10 décembre 2016

Les nouveaux enfants de la télé

Bonjour les Êtres humains !



Le sujet qui nous intéresse aujourd’hui est le rapport qu’ont, de nos jours, nos enfants, petits frères et petites sœurs (pour ceux qui en ont encore dans l’âge de l’enfance) avec la télévision et les écrans, de manière générale. Je me considère un peu comme un enfant de la télévision, ce que certains bien-pensants occidentaux, qui mettent tout le monde dans des boites ont appelé la génération Y. En effet, nous qui sommes nés dans les années 80, avons un rapport avec la télévision que nos parents ne comprennent pas trop bien. Nous avons quasiment tout appris de la vie à travers elle, et aujourd’hui, nous faisons la même chose avec nos enfants. Or, ces derniers font l’expérience de ce qu’on appelle l’avantage de l’arriération : leur génération, confronté aux technologies de l’internet et aux nouveaux terminaux que sont les smartphones et les tablettes numériques, apprennent et comprennent ces nouveautés beaucoup plus vite que nous, et de plus en plus tôt, au point de me demander si nous avons la capacité d’assurer notre responsabilité de parents face à cette évolution rapide et peu maîtrisée. Car, je me suis rendu compte, depuis plus d’une année que je discute de ce sujet avec les gens de mon entourage, qu’il y a un constat qui est évident : nos enfants passent de plus en plus de temps et ce, depuis le plus jeune âge, devant les écrans.



Quel que soit l’âge des enfants, vous constaterez, en entrant dans n’importe quelle maison qui possède un téléviseur, que tous, hors-mis peut-être, les nouveau-nés, connaissent les programmes télé quasiment par cœur, et ont leurs favoris. Des lycéens et collégiens, en passant par ceux du primaire, et même les plus jeunes de la maternelle. Vous me direz, comme la plupart de ceux avec qui j’ai abordé le sujet, qu’il est bien normal que les enfants regardent la télévision. D’ailleurs, lorsque vous demandez à des parents pourquoi ils en achètent une, ils vous diront presque tous que la première de leurs raisons est d’occuper les enfants.

Car, voilà bien une de mes préoccupations : pourquoi les parents mettent des enfants de maternelle, dont l’apprentissage du langage n’est qu’à ses balbutiements, devant cette boite (ou ce nouveau tableau noir, c’est selon le modèle) qui débite, à longueur de journée, des mots, des expressions, des comportements, des idées sur lesquels nous n’avons aucun contrôle ? Ce qui me choque, c’est lorsqu’une jeune maman m’explique que, lorsqu’elle veut la tranquillité, elle met son enfant de trois ans devant la télé.  Beaucoup de parents me répondent souvent, pour leur part, que c’est pour  que leurs enfants, du primaire ou même au collège ou au lycée, n’aillent pas traîner dehors et ne soient exposés aux dangers de la rue (alcoolisme, drogues, sexualité, vagabondage, vol et autres) qu’ils sont prêts à mettre un écran de télévision dans chaque chambre, à payer des centaines de milliers de francs CFA pour les abonnements au câble, l’accès à internet ou encore les dernières consoles de jeux vidéo. Et dans quasiment toutes les familles, des plus nanties aux plus modestes, c’est le même raisonnement : pour garder les enfants à l’abri des dangers qu’ils rencontreraient dehors, il faut savoir les occuper à la maison. Et visiblement, le meilleur moyen de le faire, c’est de les mettre devant des écrans. Il est vrai que pour les occuper, c’est très efficace ! Il suffit de voir le temps qu’ils passent devant ceux-ci.

Parfois, lorsque je suis chez mes parents, j’observe mes petits frère et sœur, mes neveux et nièces, qui ont tous entre dix et quatorze ans. Les jours où ils ont école, quand ils en reviennent, ils jettent leurs cartables, et, avant même de se changer, ont déjà un œil sur la télé. On les force presque à faire la sieste, et ils prennent un certain temps pour faire leurs devoirs, donc, quelques heures de l’après-midi. Ceci fait, ils peuvent se ruer sur la télécommande. Dans certaines familles, ils restent assis au salon bien après que les parents soient couchés, devant la télévision. Ce que je trouve assez illogique, c’est de voir que certains parents acceptent que leurs enfants allument la télévision le matin, avant d’aller à l’école. Pourquoi ? Quel en est le but, le bien-fondé ? J’ai l’impression d’observer des accros, à qui il faut donner leur dose matinale avant de démarrer la journée ! Je ne parle même pas de ces ados qui ont des smartphones ou des tablettes connectés à internet. Avec eux, il faut répéter la même chose deux, trois fois, parfois en criant, pour qu’ils se décident à sortir leur nez de l’écran. Je trouve souvent cela triste lorsque je suis avec des amis, et qu’à un moment donné, sur une table de quatre ou cinq personnes, c’est le silence total parce que chacun a les yeux rivé sur son portable, à satisfaire le besoin de communiquer avec des amis, virtuellement, au lieu qu’il en a un juste à quelques centimètres de lui. Et pour moi, c’est juste insensé que des jeunes de dix, douze ans se comportent ainsi ! Les périodes de vacances scolaires sont, pour beaucoup d’enfants, synonymes d’interminables orgies de télévision. Faites donc l’expérience : observez-les, pendant deux ou trois jours, sans rien dire, en essayant d’estimer le temps qu’ils passent devant la télévision, juste la télévision, parce que, pour les autres types d’écrans domestiques, c’est plus compliqué. A la fin, demandez-vous si, vous, vous passeriez autant de temps devant des dessins animés, des vidéo-clips ou des séries télévisées.  

Ce qui est le plus effrayant, à mon sens, plus que le temps passé devant les écrans de télévision, c’est la nature et surtout le contenu des programmes que les enfants regardent. Honnêtement, j’ai le contact facile avec les moins de douze ans, alors, dès que j’en ai l’occasion, je leur demande ce qu’ils aiment ben regarder, à la télé. Ils vous citeront tous les mêmes chaines du bouquet Canal +, les mêmes titres de dessins animés, avec les préférences des uns et des autres. Je prends, parfois aussi, le temps de regarder un ou deux épisodes avec eux, pour tenter de comprendre ce qui les intéresse tant dans tel ou tel programme. Il est vrai que chaque génération a ses références : certains de nos parents se souviennent encore d’Albator ou de Candy, pour les moins âgés. Nous, nous avons eu Dragon Ball, puis Naruto, One Piece… Mais franchement, je me demande, devant certains programmes que regardent les enfants actuellement, si leurs concepteurs n’ont pas des déviances cachées ! Parce qu’il y a de ces personnages ! Je ne sais pas pourquoi, mais ils ressemblent de moins en moins à des êtres humains. D’ailleurs, vous trouverez très souvent des étrangetés comme un poisson rouge avec des pieds, des êtres gélatineux, des objets qui se meuvent et parlent comme des adultes. Avec des comportements aussi étranges : des êtres qui coincent les autres dans leurs derrière, des séances de pets interminables, et une obsession rectale à peine voilée ! Comprenez-moi bien, je ne suis ni extrémiste, ni complotiste, ni moraliste. Je trouve juste que lorsque que mes enfants passent le plus clair de leur temps à faire une activité, il faudrait au moins qu’elle corresponde aux codes et aux valeurs que je veux leur inculquer dans la vie. Et là, je ne parle que des dessins animés ! Parce qu’il y a les chaines musicales, auxquels les tous petits n’échappent pas. Un de mes amis me racontait, il y a quelques temps, que son fils adore le titre « anaconda » de Nicki Minaj. J’aurais trouvé ça normal si son fils avait plus de quatre ans ! Je ne vous parle même pas de la vague déferlante qui s’est abattue sur toute l’Afrique Centrale, il y a environ un an : « collé la petite » ! Quand un petit garçon de deux ou trois ans, à une fête d’école, tient sa condisciple par les hanches, derrière elle, et mime l’acte sexuel, je me demande, des enfants, de la maîtresse qui les fait danser, ou des parents qui applaudissent en rigolant, qui doit être interné en premier ! L’autre type de programmes qui me donne les maux de tête : les télénovelas. Elles ont même déjà un canal qui leur est entièrement dédié : Novelas Tv. Quel est l’intérêt de faire regarder des histoires d’amour à l’eau de rose à des enfants ? Les préparer à leurs prochaines vies amoureuses, peut-être ? Il y a des mères qui, en rentrant de leur boulot, savent qu’elles n’auront pas totalement manqué leur série préférée, parce que leur fille de sept-huit ans l’aura regardé pour elles.   

Je l’ai dit plus haut, moi-même j’ai passé beaucoup de temps devant la télévision, plus jeune. Mais je pense qu’à cette époque, elle n’avait pas le même rôle qu’aujourd’hui. Je me rappelle que la règle principale était : « pas de télé avant midi », pendant les vacances. Durant la période scolaire, je ne regardais la télévision qu’entre douze et quatorze heures, dix-huit et vingt heures trente, au plus tard. Ce n’est que vers la fin du lycée que j’ai commencé à regarder la télévision après minuit, pour suivre les matchs de la NBA en direct. En ce temps, la télévision était, surtout pour moi, d’abord un moyen d’éducation et d’apprentissage. Je crois que je regardais le journal télévisé plus que le reste de la maison. Je me rappelle encore aujourd’hui des batailles de Sarajevo, et de la Yougoslavie, parce que je regardais les infos. Personne ne m’a raconté cela, je l’ai quasiment vécu. Je ne compte plus le nombre de programmes éducatifs que je ne pouvais pas me permettre de manquer : « c’est pas sorcier ! » en fait partie. Depuis le primaire, je suis tout ce qu’il peut y avoir comme documentaire, historique, animalier, sur les technologies, et bien d’autres. Au primaire et durant mes années de lycée, j’ai toujours eu l’impression que la plupart des choses que j’apprenais en classe de sciences, je les savais déjà. Parce que j’en avais déjà, plus ou moins, entendu parler dans un documentaire. Bien évidemment, le divertissement aussi était au programme. Les émissions telles que « Canal Evasion » m’ont fait découvrir la majeure partie des grands classiques de la musique du siècle dernier. Et les grands événements sportifs ont toujours été au programme. J’ai eu les larmes aux yeux en voyant que les enfants de mon quartier, et même ceux qui vivent à la maison, n’en avaient que cure des derniers JO de Rio. Je me demande pourquoi on en est arrivé là ? Pourquoi la télévision est devenue seulement un objet de divertissement, et a délaissé ses fonctions d’éducation, d’instruction ? Et surtout, quelles en sont les conséquences ?

Je trouve que les enfants qui passent beaucoup de temps devant la télévision ont quelques défauts à souligner. J’en connais quelques-uns qui, lorsqu’ils sont dans une pièce dans laquelle il y a un téléviseur, ne peuvent pas s’empêcher de le regarder. Ils sont littéralement sous son emprise, même quand le programme en cours ne les intéresse pas vraiment. Le pire c’est ceux qui ont le « pouvoir sur la télécommande ». Ils s’habituent tellement à zapper quand un programme ne les plait pas qu’ils se disent que la vie réelle est ainsi. Ils sont donc tout le temps en train de passer d’une chose à l’autre, s’ennuient très vite lorsqu’on leur demande de rester concentrer un certain temps, et, pour les pires cas, passent leurs temps à s’imaginer dans un monde parallèle, avec leurs propres personnages, monde dont ils ne sont contraints de sortir que parce que vous les contraignez à le faire.

Mais ce qui me fait le plus peur, c’est de constater que, la plupart, du fait des innombrables personnages qu’ils regardent chaque jour et de la richesse des dialogues, ont un vocabulaire très riche. Mais, très peu savent écrire ou même épeler tous ces mots savants qu’ils absorbent à longueur de journée. Lorsqu’un enfant de neuf ans vous dit qu’il fait des rêves « prémonitoires », vous êtes déjà assez surpris qu’il connaisse la signification d’un terme aussi complexe. Mais, de savoir qu’il ne sait, ni l’écrire, ni l’épeler me fait vraiment de la peine et prouve qu’il est confronté à deux maux qui, en s’additionnant, sont graves de conséquences pour sa future scolarité : l’abus de télévision, et sa conséquence la plus simple, le manque de lecture.

Bien évidemment, je ne fais que des constats visuels, n’étant pas un expert du comportement des enfants, de l’éducation, ou encore un psychologue ou psychiatre de l’enfant. Cependant, voilà ce qu’en disent certains qui s’y connaissent un peu mieux sur le sujet :

« … La télévision plonge dans un état proche de l’hypnose les enfants qui restent scotchés. Aussitôt le poste allumé, des ondes lentes, dites « alpha », prennent le relais des ondes «  bêta », celles de l’éveil sur le cerveau. L’enfant est alors plongé dans un état de légère léthargie, proche de celui d’endormissement. Les enfants regardant beaucoup la télé ont également une nette prédominance de l’activité cérébrale dans l’hémisphère droit, celui qui traite l’information de façon émotionnelle. Résultat : l’esprit critique est annihilé et la capacité d’apprendre diminue. »

« La télévision altère la capacité d’imagination de l’enfant c’est à dire sa capacité de représentation. Le pédiatre allemand Peter Winterstein a ainsi montré que plus les enfants passent du temps devant le poste, plus leurs dessins s’appauvrissent en détails et perdent de leur relief, quand ils ne sont pas carrément déstructurés pour les plus « téléphages »

Dessins faits par des enfants de 5-6 ans, scolarisés depuis l’âge de 3 ans. Le groupe du haut étant celui qui regarde le moins la télévision (moins d’une heure par jour), celui du bas, les enfants qui regardent la télé plus de 3 heures par jour.

« Plus les enfants passent du temps devant des écrans, plus leurs résultats scolaires sont mauvais. C'est ce que montre une étude publiée dans le numéro d'octobre 2014 de la revue American Journal of Family Therapy, qui analyse les habitudes de 46 000 familles américaines avec enfants (de la maternelle à la terminale). A partir d'une demi-heure de temps d'écran par jour, ils ont constaté une baisse régulière des résultats scolaires. La baisse est beaucoup plus prononcée après deux heures et, au-delà de quatre heures, la moyenne générale de l'enfant chute d'une classe. »

« …  les chercheurs invoquent les difficultés à trouver le sommeil que développent les enfants qui passent beaucoup de temps devant la télévision ou sur l'ordinateurSelon l'étude citée par le Huffington Post (article en anglais), les enfants qui passent quatre heures par jour devant un écran mettent en moyenne vingt minutes de plus à s'endormir. »

«  Les problèmes de concentration qui progressent avec l'exposition aux écrans. "Les dessins animés et les jeux vidéo habituent les enfants à une forte dose d'excitation, qu'ils ne retrouvent pas dans la vraie vie, explique le Dr Larrar. Parce que les autres activités deviennent moins captivantes, il devient plus difficile de se concentrer dessus »

«  Les écrans non-interactifs, comme la télévision, les plongent dans la passivité. L'image s'impose à l'enfant qui se retrouve dans un processus linéaire. Il ne développe pas son imagination ou sa capacité à raisonner pour tenter de trouver une solution à un problème. "Il n'expie pas non plus ses angoisses, comme il peut le faire sur ses Playmobil ou d'autres jouets, ce qui est extrêmement important", explique le Dr Larrar. »


Il n’est, certes, pas facile pour les parents, de se retrouver et surtout, de savoir quelles sont bonnes décisions à prendre pour le bien-être de leurs enfants, face aux écrans et surtout à la télévision. Pour les aider, il existe, cependant, une règle assez simple, dite du « 3, 6, 9, 12 ». Elle se résume ainsi : pas de télévision jusqu’à 3 ans, pas de console de jeux avant 6 ans, pas d’internet, même avec les parents, avant 9 ans, et enfin, à 12 ans, on peut laisser l’adolescent découvrir le monde virtuel.




En définitive, voilà le seul conseil que je donnerai aux parents : à l’approche de Noël, au lieu de leur acheter une nouvelle télévision à écran plasma, 4K, 64 pouces, des tablettes numériques, des nouvelles consoles de jeux vidéo et autres gadgets, offrez-leur plutôt des jouets qui les éveillent tout en les éloignant le plus possible de l’esclavage moderne des écrans. Ils vous feront certainement la tête à court terme, mais ils vous remercieront surement dans quelques années. Bonnes fêtes de fin d’année !

dimanche 4 décembre 2016

Lettre à Mandela

Bonjour Madiba,

Cette nuit, je me suis levé en pensant à ce qu’il faudrait que je fasse pour faire comprendre à mon fils, qui n’a que huit ans, qui tu étais et pourquoi il doit le savoir. Je t’avoue que, pour le moment, je n’ai pas encore trouvé les mots. En y réfléchissant, j’aurais pu tenter de lui faire un résumé de ta biographie, mais comment résumer une telle existence ? Alors, je me suis dit que, l’idéal, ce serait que je lui raconte ce que moi, j’ai gardé profondément encré au fond de mon âme, de toi.


Etant né en 1984, durant ton incarcération à la prison de Pollsmoor, je n’ai pas connu tes premières années de lutte. Je n’ai pas connu Nelson, l’étudiant militant, Nelson, le premier avocat noir d’Afrique du Sud, Nelson, le leader de la lutte non-violente (comme Gandhi, à qui on te compare souvent et qui initia cette lutte durant son séjour en Afrique du Sud). Je n’ai pas connu Nelson, le leader qui bascula dans la lutte armée, ni Nelson, le fugitif, recherché par les autorités de ce pays où les noirs, majoritaires pourtant, devaient vivre reclus entre eux, n’avaient quasiment aucun droit, et devaient se promener avec un passeport intérieur, pour pouvoir se déplacer en paix sur la terre de leurs ancêtres. Je n’ai pas entendu ton célèbre plaidoyer, lors du procès de Rivonia, ni tes interminables années de détention à Robben Island, sous le matricule 46664.

D’ailleurs, je ne t’ai jamais personnellement rencontré. Tout ce que j’ai connu de toi, c’était à travers la presse écrite et les journaux télévisés. La première fois que je t’ai vu sur le petit écran, tu étais déjà un homme d’un âge avancé, grand et mince, les plis des yeux accentués par la vieillesse et les cheveux plus blancs que ceux de ma grand-mère. C’était le 11 février 1990. Mes parents étaient tous excités comme des enfants, car, quelques jours plutôt, le président de Klerk avait annoncé la levée de l’interdiction de l’ANC et ta prochaine libération. Tout le monde à la maison regardait chaque soir le journal télévisé pour en apprendre un peu plus sur la date et les conditions de ta libération. Et puis, ce soir-là, je te vis enfin ! Tu te tenais là, au milieu de cette foule en liesse, dans ce costume gris qui avait l’air trop grand pour toi. J’étais en classe de CP1, je revenais à peine d’un séjour de plusieurs années dans le village de ma mère, où j’avais vécu avec comme seule tutrice, ma grand-mère, au milieu de toutes ses congénères. J’avais donc une forme d’affection particulière envers les personnes âgées. Et dès ce premier jour, je ressentis la même chose que je ressens encore aujourd’hui, en écrivant ces mots : ce drôle de frisson qui me parcours les épaules et le long de la colonne vertébrale, et ces larmes qui me montent presqu’instantanément aux yeux. Voilà ce que j’ai toujours ressenti, à chacune de tes apparitions à la télévision, à chaque fois que je me suis assis au Centre Culturel Français (actuel Institut Français), pour relire, encore une fois, ta biographie, à chaque fois que je devais parler de toi, à chaque fois que quelqu’un disait du mal de toi.



C’est ce même frisson qui me parcouru le 2 avril 1994, à la vue de ces interminables files humaines qui se dirigeaient dans les bureaux de vote, lors des premières élections multiraciales d’Afrique du Sud. Devant le petit-écran, nous n’avions aucun doute : tu serais élu Président de la Nation arc-en-ciel ! Entre le 27 avril et le 10 mai 1994, je crois qu’il y a eu peu de soirs où ton visage n’apparaissait à l’écran, où ton nom n’était cité dans les journaux. Au fond, je me suis senti, durant toute cette période, comme beaucoup d’ailleurs, Sud-Africain dans l’âme. Et ce fut ainsi durant plusieurs années. Lorsque, après ta libération de prison, tu vins en visite officielle à Libreville, j’étais encore trop jeune pour pouvoir venir te voir défiler dans les rues de la capitale, avait dit ma mère. Ce jour, que j’attendais avec tant de joie, finis par être un des plus tristes de mon enfance. Finalement, ce ne fut que partie remise, puisque, quelques années après l’obtention de mon concours d’entrée en sixième, tu reviendras ici, au Gabon, et que, pour te rendre hommage, le lycée d’Application de l’E.N.S, où je fis tout mon secondaire, sera rebaptisé, « Lycée Nelson Mandela ». Ceci ne fera que renforcer cet étrange attachement que j’ai toujours eu pour toi. Je me suis toujours considéré, dès lors, comme un de tes nombreux petits-enfants, allant même par t’appeler, comme ceux-ci :Madiba.

Tout au long de ces années où j’ai pu te découvrir, te suivre et te connaitre, je ne me souviens pas une seule fois avoir douté de toi, avoir eu une pensée négative envers toi, ou t’avoir critiqué. « Il n’a pas été aussi parfait que ce que le peuple noir d’Afrique du Sud attendait de lui », ont dit quelques-uns. Mais nul n’est parfait, et tu l’as toujours répété « je ne suis qu’un Être humain ». Chacun de nous tous a ses faiblesses et bien peu sont ceux qui, se permettant de te jeter une pierre, peuvent se targuer de ne pas en mériter au moins une dizaine. Tu auras été, jusqu’à tes derniers jours, un modèle d’intégrité, de courage, de détermination pour moi.

Ces fameux derniers jours ! Le monde entier te savait déjà très souffrant, et ce depuis des années : cancer de la prostate, infection pulmonaire… Sans compté que tu n’étais plus bien jeune. A cela, on ajoute 27 ans d’incarcération, dans des conditions extrêmement difficiles, et on se dit que tu auras quand même tenu bon ! Lorsqu’en juin 2013, certaines chaines de télévision annoncent ton décès, je ne veux pas y croire, et d’ailleurs, je n’y crois pas du tout. Et avec raison, puisque tu seras, quelques semaines après, ramené à ton domicile. Cette année-là, je me trouvais à Dakar, dans ma petite chambre d’étudiant, avec, comme seule compagnie, ma télévision, qui veillait parfois toute la nuit, passant en boucle les nouvelles sur France 24. Ainsi, lorsque Jacob Zuma annonce officiellement ton décès, après plusieurs jours de suspens, je prends quelques minutes, assis sur mon lit, pour te dire adieu, puis, je me lève, arrête ma télé en me disant « il est parti paisiblement, c’est déjà ça de bien ». 
   

Je me suis toujours dis qu’il y a des choses qu’on ne peut pas traduire par de simples mots. Certains appelleraient cela de l’admiration, d’autres de la passion, et d’autres encore du fanatisme. Je ne me considère pas comme un fan, au sens propre du terme. Ni même une sorte d’admirateur qui s’afficherait avec des chemises en wax qui ont finis par porter ton nom, pour faire comme toi. Je me considère comme chanceux d’avoir vécu à ton époque, et de t’avoir vu vivant. Certains t’ont presque élevé au rang de dieu, d’autres te comparent à Jésus, ou à un de ces « grands » hommes de l’histoire. Moi, je suis juste fier que tu ais prouvé au reste du monde que le pardon et l’amour du prochain ne sont pas des utopies, et qu’ils valent mieux que tout. Albert Einstein a dit un jour de Gandhi « les générations futures auront du mal à croire qu’un tel homme ait existé ». Moi, j’ai eu la preuve, à travers toi, que non seulement de tels hommes peuvent exister, mais qu’en plus, ils ne cesseront jamais de nous inspirer. Merci Madiba. 

jeudi 24 novembre 2016

Un quartier sous les déchets


Bonjour les Etres humains !



Un jour, j’ai entendu Stephen KING, prolifique écrivain américain à grand succès, conseiller aux jeunes d’écrire sur ce qu’ils vivent. Alors, pour suivre son conseil, je vais, une fois de plus, vous parler de mon quartier. Pour rappel, j’en avais déjà largement parlé dans le billet intitulé : « Bienvenue chez moi ! » 


Je vis dans un des bidonvilles de la capitale du Gabon, un vaste quartier aux frontières peu définies, comme la majeure partie de ceux de Libreville. Un quartier dénommé « Derrière l’Ecole Normale », en référence à l’Ecole Normale Supérieure (ENS), qu’il abrite. Dans ce township du nord de la ville, situé entre le quartier « Derrière la prison », « l’Ancienne Sobraga » et les « Charbonnages », la pauvreté est extrêmement répandue et ses conséquences se font ressentir à tous les niveaux de la société. En fait, mon quartier est un parfait  exemple du sous-développement et de ses conséquences dans notre pays. Vous l’aurez compris, il y a énormément de choses à dire sur « Derrière l’ENS », comme on l’appelle aussi. Mais aujourd’hui, je vais juste revêtir ma blouse d’écologue et vous parler des conditions sanitaires dans lesquelles nous vivons ici.



La principale artère qui borde notre quartier part de la prison centrale vers l’ancienne RTG (Radio Télévision Gabonaise). L’entrée principale de celui-ci se situe juste en face du grand portail de l’Université Omar BONGO, première université du pays, et conduit à l’Ecole Normale Supérieure. Comme dans plusieurs quartiers de la capitale, la route qui conduit chez nous n’est goudronnée que sur quelques centaines de mètres. En fait, le quartier se divise en deux grandes parties, à partir de l’ENS. Sur la droite, la route, encore goudronnée, conduit jusqu’à la villa d’un ancien président de l’Assemblé Nationale, candidat à l’élection présidentielle d’Aout dernier. Devant cette villa, la route se divise encore en deux artères, l’une, sur la droite, est aussi goudronnée sur quelques dizaines de mètres, jusqu’à l’entrée de l’ancienne résidence de Sophie Ngomassana (ancienne ministre de la République). De là, partent des ruelles semblables à toutes les autres du quartier : des pistes garnies de crevasses à n’en plus finir ! L’autre ruelle qui part du portail de la villa de l’ancien premier député de la Nation, identique à ces ruelles, conduit à la zone dite de « l’épicerie ». Mais je ne vous parlerai pas de ces zones qui sont assez éloignées de mon lieu d’habitation, bien que la vie y soit exactement la même. Je vais plutôt vous parler de la deuxième grande partie de notre adorable quartier, celle qui suit la route allant sur la gauche à partir de l’ENS. Elle mène à ce qu’on a surnommé « Allalango », du nom d’un ancien grand et célèbre débit de boissons du coin. Sur cette voie jonchée de ce que mon père appelle affectueusement des « nids d’éléphants », ne circulent que les véhicules de particuliers qui y vivent. Les taxis s’y rendent très difficilement et peuvent même vous demander le double ou le triple du tarif normal ! Les rares « clandos » qui veulent bien vous y conduire vous demanderont cinq cent francs (500fcfa), quand ils desservent la zone de l’épicerie pour seulement cent francs. Le décor ainsi planté, revenons à notre sujet du jour, l’insalubrité.

A partir de l’université, on peut compter, sur l’itinéraire conduisant au « petit marché » d’Allalango, trois emplacements réservés au dépôt des ordures ménagères. Le premier est situé à quelques mètres de l’entrée du quartier, près de l’université. Le deuxième se trouve à mi-chemin entre cette dernière et l’ENS, et le troisième, bien plus éloigné de ceux-ci, est à quelques pas du petit marché du coin. Dans notre belle capitale, le ramassage des ordures ménagères a été confié à une entreprise qui officie dans plusieurs capitales d’Afrique subsaharienne et du nord, j’ai cité le groupe Averda. Ainsi, aux emplacements cités plus tôt, vous retrouverez des bennes à ordures de tailles variables flanquées du « A » blanc stylisé sur fond bleu. Lorsque vous circulez dans Libreville, vous ne manquerez pas d’être agréablement surpris par le ballet incessant des énormes véhicules dédiés au ramassage des ordures. Vous vous direz surement, comme moi à mon retour dans la capitale, que cette entreprise doit assurément veiller à la propreté de la ville et au bien-être de ses habitants. Venez donc faire un tour à l’Allango et vous changerez vite d’avis.

Comme presque tous les matins, je me lève à six heures pour la corvée d’eau, parce qu’il est impossible, dans notre zone, d’avoir de l’eau au robinet toute la journée. Juste quelques heures au lever du jour nous conviennent, selon dame SEEG, qui nous fait grâce de l’eau courante (sous la bannière de Véolia, encore un grand groupe dont personne ne douterait de l’efficacité, mais passons…). Presque toujours, après ma corvée d’eau, je vais jeter les sacs poubelle accumulés la veille dans la benne du petit marché, la plus proche de chez moi. Durant tout le début du mois d’Aout dernier, cette dernière était souvent pleine à craquer, certes, mais elle était vidée très rapidement. Puis, durant les évènements dits « post-électoraux » que ceux qui suivent l’actualité politique locale connaissent, les montagnes d’ordures ont commencées à s’entasser. Bon, on peut concéder aux employés d’Averda d’être, eux aussi, des Etres humains qui ont peur de recevoir une balle perdue avec toutes les armes qui étaient brandies dehors. On pensait tous alors qu’avec le calme revenu sur la capitale, les ordures qui commençaient à obstruer la route qui mène chez nous finiraient par disparaitre. A notre grand étonnement, ce ne fut pas le cas. Ainsi, pendant plusieurs jours, les sacs en plastiques pleins de reste de repas, les carcasses d’animaux domestiques morts, les feuilles d’arbres de toutes espèces, les débris plastiques, les débris d’appareils électroniques, etc… ont formé une sorte d’oasis d’immondices au centre duquel se trouvait la belle benne bleue, pleine comme un œuf de Fabergé ! je vous épargne les détails sur les flaques verdâtres, rougeâtres, et autre-âtres qui se sont formées dans la zone, avec, dans ces bouillons de culture, des asticots gros comme des phalanges, qui nageaient joyeusement entre la peste et le choléra. Ce spectacle, qui a pris, depuis, un volume moindre, reste tout de même celui auquel j’assiste tous les matins quand je sors de mon quartier.



Vous savez ce qui m’alarme le plus face à ce paysage ? je vous explique : entre le lieu où se trouve la benne et le petit marché, il y a une pente qui passe devant l’école primaire du quartier et en contrebas de laquelle se trouvent la plus grande partie des habitations du coin. A la mi-septembre, la saison des pluies a commencé. Ceux qui ont déjà vécu en milieu tropicale imaginent bien ce qu’est une saison de pluies au Gabon : de longues et fortes averses quasiment tous les deux jours, et ce durant des mois. Résultat, après chaque pluie, l’on retrouve des sacs en plastique et une grande partie de leur vil contenu dans tout le quartier. Chaque matin, mon oncle passe un coup de râteau devant la maison, pour essayer de les diminuer. Mais c’est comme puiser de l’eau avec une calebasse sans fond… Les rats et les cafards sont devenus nos inséparables voisins les plus proches. Dieu merci, aucune maladie grave due à cette pollution n’a encore été diagnostiquée, pour le moment. A croire que l’adage qui dit que « l’Africain ne meurt pas de microbes » se vérifie bien chez nous !

Ceci dit, je vous avoue que je serais de mauvaise foi si je rejetais toute la faute de cette situation sur l’entreprise Averda. En effet, je dois reconnaitre que le contexte social local n’est pas pour arranger les choses. Parce qu’il faut bien comprendre qui sont les habitants de ce quartier et quelles sont leurs meurs. Avant toute chose, il faut se souvenir que jusqu’au début des années 2000, nous vivions un peu comme nos parents qui ont débarqué de leurs villages et sont venus s’installer dans cette zone quasi-rurale de Libreville. Nous nous débarrassions de nos ordures comme on le fait encore dans les villages les plus reculés d’Afrique, en les jetant derrière nos maisons. Avec le temps, et l’illusion d’urbanisation que nous connaissons ici, les maisons en planches ont laissé place à des bâtisses en briques, dans lesquelles tout le monde veut avoir un split, un écran plasma et une antenne CanalSat. Le foncier faisant défaut, beaucoup ont commencé à creuser leurs fondations sur les sites où, dans le passé, se trouvait une décharge familiale. La conséquence est qu’aujourd’hui, presque tout le sol nu du quartier ressemble à un site archéologique dont les trouvailles sont les vielles bouteilles, conserves, cannettes, sacs en plastique, etc… enfouis quelques années auparavant.

Ce qui me désole absolument, c’est que, aujourd’hui, en 2016, ceux-là qui regardent le monde à travers leurs chaines câblées, qui ne communiquent plus que par WhatsApp et portent (pour ces dames) des mèches bleues sur la tête, continuent de vivre comme il y a cinquante ans. Je suis estomaqué quand je vois que tous mes voisins les plus proches, je dis bien tous, jettent leurs sacs plastique pleins d’ordures derrière la maison de mon bailleur. Vous imaginez un peu à quoi peut ressembler une montagne d’ordures accumulée par sept familles ? Le pire, c’est que ces mêmes familles se servent des mêmes latrines, situées derrière leur petite décharge. Ils doivent donc, hommes, femmes et enfants, marcher dans leurs propres ordures pour aller faire leurs besoins ! je suis sidéré quand je vois des enfants trimballer un énorme sac pleins d’ordures et le déposer tranquillement au pied de la benne, à même le sol. Certains, certes, sont trop maigres ou pas assez grands pour le hisser dans la benne. Mais, je perds littéralement la tête quand c’est un adulte qui le fait. Quand il s’agit d’un jeune de ma génération, je ne peux m’empêcher de lui demander ce que ça lui couterait de jeter son sac dans la benne. Certains sont compréhensifs et même honteux de leur geste, tandis que d’autres, à la limite, me répondent par des insultes. Pour les plus âgés, je ne peux que secouer la tête, car, pour ceux-là, il est trop tard pour apprendre. On ne redresse pas un vieux baobab tordu… Et puis, il y a ceux qui ont juste, à mon avis, une case en moins. Du genre de cet adulte qui, il y a quelques jours, vers midi, s’arrête devant la benne à ordures, baisse son short, sort son sexe et urine sur les déchets qui jonchent le sol, sans même se soucier des pauvres petites élèves du primaire qui sortent des cours !
 

La question qui m’est revenue à l’esprit, à chacun de mes constats est celle-ci : qui est responsable ? Qui est fautif lorsqu’Averda laisse les riverains croupir sous les déchets durant des jours ? Qui est responsable quand mes voisins jettent leurs ordures derrière la maison ? Qui accuser quand les gens préfèrent poser leurs sacs d’ordures sur le sol au lieu de les jeter dans la benne ? Qui devrait sévir lorsque ce père de famille pisse (permettez-moi l’expression) devant des enfants ? A mon humble avis, la réponse est l’Etat. Et là, je vois déjà mes amis qui disent tout le temps que j’aime rendre l’Etat responsable de tous les maux du Gabon se ruer sur moi… Mais je le répète, le premier responsable de tout ce désordre est l’Etat. Parce que nous sommes dans une nation régie par des lois et que le rôle premier de l’Etat est de veiller au respect scrupuleux de celles-ci. Nous avons un code de l’environnement (Loi 007/2014), que je vous invite à consulter et qui est clair, tant sur les mesures que doit prendre l’Etat, au travers de son Ministère de l’environnement, pour que les opérateurs de gestion des déchets ménagers n’agissent pas selon leur bon vouloir. Ce même code est aussi clair sur les modalités d’élimination des déchets ménagers, sur les moyens de surveillance qui doivent être mis en place pour veiller à la réduction des pollutions et des nuisances, ainsi que les obligations de l’Etat et des medias publics en matière de sensibilisation du public ! je ne vais même pas rentrer dans les détails des articles de ce code ou parler des décrets comme la loi n°13/74 portant sur l’élimination des déchets et la réduction des nuisances publiques ! Ces réalités que nous vivons dans mon quartier, beaucoup d’autres les vivent dans les leurs, à travers toute la capitale gabonaise ! Jamais vous ne verrez un agent du ministère de l’environnement venir enquêter sur la satisfaction des citadins par rapport aux activités d’Averda ! Jamais vous ne verrez votre enfant revenir de l’école, vous disant qu’on leur a fait un cours sur les déchets et leurs dangers ! Jamais vous ne verrez, sur les chaines locales dites publiques, des programmes visant à sensibiliser les populations sur cet aspect pourtant crucial de leur vie ! Pas un mot dans les journaux, pas de sanctions prises contre qui que ce soit ! Pourquoi ? Parce que nous avons de belles lois qui sont bien écrites sur le papier et qui ne servent strictement à rien !  


Pour finir, je me demande quelle est la position des associations et ONGs qui disent défendre l’environnement, face à cette problématique des déchets à Libreville. Il y a quelques jours, je me suis rendu au siège d’une de ces organisations non-gouvernementales. J’ai rencontré le chargé de la communication de celle-ci. Il m’a brossé un joli portrait de leurs activités, qui, en gros, se concentrent sur la préservation des forêts et ressources naturelles. « C’est très bien, ce que vous faites, mais quelle est votre action  en ce qui concerne les nuisances et pollutions dans la ville de Libreville où je vis, moi ? ». Rien ! Vous savez pourquoi ? Parce que les organismes internationaux qui financent les projets de cette célèbre ONG ne s’intéressent pas à la vie des Gabonais à Libreville. Peut-être que si le Librevillois était une ressource naturelle qui pourrait être exploitée dans un avenir plus ou moins proche, il y aurait des projets d’ONGs visant à améliorer son bien-être. C’est triste à dire, mais c’est la réalité !


Je ne veux pas juste donner des leçons et pointer les uns et les autres du doigt : je vous en conjure, chers compatriotes, concitoyens, frères et sœurs, faites un geste, montrez l’exemple, éduquez les enfants, apprenez leur les bons gestes de salubrité, prenez des photos des poubelles qui vous révoltent et envoyez-les directement à l’adresse e-mail d’Averda, apportez-les au ministère de l'environnement, même au Président de la République (il est sur Twitter et sur Facebook), parce que dans ce pays, la loi dit que vous avez droit à un environnement sain, alors revendiquez votre droit !

vendredi 20 novembre 2015

Musique et nuisances sonores, tapages nocturnes et autres désagréments





Bonjour les Êtres humains !



Ceux qui ont déjà lu quelques-uns de mes anciens billets l’auront surement remarqué : j’aime, que dis-je, j’adore la musique. J’en écoute dès que j’ai un peu de temps libre, quand je m’ennuie, quand j’ai envie de me concentrer pour faire un travail, ou juste pour me divertir l’esprit. Et mes goûts sont des plus éclectiques : je peux passer de l’Afrobeat de Fela, au Jazz de Nina Simone, en passant par le R’n’B de Beyoncé et le rap de Kendrick Lamar en une seule journée ! Souvent, je le fais dans ma chambre, et quelques fois, quand je suis dans un endroit public, j’enfile mes écouteurs et en quelques notes, je suis ‘’ailleurs’’. Bien évidemment, je sais que nous sommes des milliers, voire des milliards qui faisons de même sur le globe. Et les goûts sont aussi divers que ce dernier porte d’âmes. Cependant, il y a parfois des tendances, des habitudes qui se répandent très vite en Afrique, que j’ai beaucoup de mal à m’expliquer. La dernière en date, c’est cette volonté, ce désir commun à la plupart des jeunes, et même des moins jeunes, d’imposer leurs goûts musicaux à leur entourage.



J’avais déjà fait ce constat depuis un certain temps dans les rues de Dakar, capitale du Sénégal : les jeunes, plus souvent les adolescents, se baladent dans les rues munis de leurs Smartphones, qui hurlent, au plus fort de la capacité de décibels qu’ils peuvent débiter, soient des sonorités du Mbalax local, soient les dernières sorties en matière de Rap français ou américain, ou de hip-hop nigérian. Les premières fois que j’ai eu à rencontrer ce genre de personnes, je me suis dit : « ils ne doivent pas savoir qu’on a inventé les écouteurs depuis des décennies ». Étrangement, il semble que même les fabricants de ces accessoires, somme toute utiles pour l’écoute en toute discrétion, se sont mis à suivre la tendance. C’est ainsi que vous verrez maintenant certains mélomanes se promener avec des petites boites, souvent en forme de cubes ou de cylindres, qui tiendraient facilement dans une main, et qui rivalisent aisément avec nos vieilles chaines Hi-fi des années 90, en matière de qualité de son, mais surtout, de volume. Pour moi, ce genre d’appareils a surement été produit à destination de personnes qui désirent, sans s’encombrer d’un arsenal d’ampli et de branchements, faire la fête dans un contexte convivial, mais assez discret : une petite animation dans un parc, un concours de danse improvisé dans une cours d’école, ou entre amis, au bureau, pendant la pause (si vos supérieurs et l’environnement vous le permettent !). Je conçois mal que Sony, Beats by Dre ou les autres éditeurs de ce genre d’accessoires aient sérieusement indiqué, dans le mode d’emploi : « à utiliser en marchant dans la rue, pour obliger votre entourage à écouter VOTRE musique » !

Je me disais, il y a quelques mois, à Dakar, que les jeunes de cette ville devaient avoir des influences culturelles particulières, pour s’être accaparés ce genre d’habitudes. J’ai largement eu tort. Car, depuis que je suis arrivé à Libreville, il ne se passe pas une journée durant laquelle je ne croise un jeune armé de cet accessoire, déambulant tranquillement dans les rues de mon quartier, ou même du reste de la capitale Gabonaise. Il faut souligner qu’à Libreville, ces petits haut-parleurs portatifs ne sont pas très répandus. Le plus souvent, ce sont les téléphones portables qui crachent les décibels dans les ruelles. Et, chose encore plus bizarre, ici, ce phénomène touche tous les âges : des enfants de cinq à six ans (comme dit ma mère : « même les lézards et les roseaux ont des smartphones de nos jours »), tout au plus, en passant par les ados, jusqu’aux jeunes adultes. Il m’est même arrivé de croiser des femmes d’un âge assez avancé qui se baladent avec leur téléphone portable diffusant les dernières louanges en vogue dans les milliers d’églises, traditionnelles ou nouvelles qui pullulent dans le pays. D’ailleurs, vous l’aurez bien remarqué, cet étrange phénomène vise les deux genres. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi tant de gens tiennent à faire savoir à tout le monde ce qu’ils aiment écouter en ce moment.

Si seulement cela s’arrêtait à l’usage de portables ou d’accessoires d’ampli… Malheureusement, il y en a qui vont bien au de-là de ces deux types d’appareils, pour imposer à leur voisinage l’écoute de leurs titres favoris de l’heure : prenez mes voisins les plus proches. Tous les matins, bien avant sept heures, l’un d’entre eux allume sa radio, et fait écouter à tout le pâté de maisons, son nouveau CD préféré. Une compilation de chansons religieuses dont je connais déjà enchaînement exact, tant il est impossible de garder les yeux fermés dès que le concert matinal démarre. Chez mes parents, c’est un groupe de jeunes qui, du matin au soir, diffuse toutes sortes de sonorités, des musiques locales au reggae, sans se soucier de l’heure ou de l’incommodité des voisins. Ce qui me fascine le plus, c’est qu’en face de leur point de rassemblement, une petite véranda où l’on vend des boissons alcoolisées, habite un jeune couple avec une petite fille de moins de trois ans. Cela doit être un vrai calvaire pour la mettre au lit le soir avec la musique et, en prime, les hurlements des débats animés de ces jeunes. Et dire qu’ils ont tous plus de dix-huit ans et que certains d’entre eux travaillent et ont des responsabilités !

Il y a aussi les conducteurs ! C’est drôle, mais quand je monte dans certains véhicules, je ne peux m’empêcher de me dire que le propriétaire a surement longtemps rêvé de réaliser ce fameux cliché qui nous vient de l’autre côté de l’Atlantique : rouler vitres baissées, cheveux au vent, avec la musique à fond la caisse ! Il n’est pas interdit de réaliser ses rêves d’enfance, mais doit-on pour autant les imposer aux autres ? Parce que je comprendrais encore qu’on puisse conduire une « discothèque ambulante » lorsqu’on y est tout seul, ou avec des gens qui tolèrent cela, mais le faire avec tout le monde, n’est-ce pas un peu de la dictature ? Je parle bien de dictature, parce que souvent, si vous faites remarquer au conducteur que le son est trop fort, vous êtes sûrs d’entendre : « c’est ma voiture, j’y fais ce que je veux. Si tu n’aimes pas, tu marches ou tu t’en achètes une ! »

Et puis, il y a ceux qui, pour moi, doivent souffrir d’un syndrome d’autodestruction des tympans. Je parle de ceux qui osent utiliser les écouteurs, mais qui mettent la musique si fort qu’à deux mètres d’eux, vous distinguez clairement ce qu’ils écoutent. Il m’est tellement de fois arrivé de devoir presque hurler à mon voisin de table en classe, ou à ma voisine de bureau, que parfois, je me dis qu’ils font semblent de ne pas m’entendre. Mais je vous assure qu’à l’écoute du volume de leurs écouteurs, ils n’y a aucun doute qu’ils ne feignent pas de ne rien entendre ! Et presque souvent, je ne peux m’empêcher de les avertir : « ça rend sourd, tu sais… »

Pour finir, en matière de nuisance sonore, car, pour moi, c’est bien de cela qu’il s’agit, il y a les bars. J’habite un quartier qui, à l’image de la ville qui l’abrite, fait penser à ces clichés des pays caribéens où les gens font la fête du matin au soir, toute la nuit jusqu’au lendemain, sans jamais trop savoir ce qu’on célèbre. Le plus terrible, c’est que dans mon quartier, les bars se concentrent en un endroit, appelé « petit marché », et sont, chose incompréhensible, tous construits le long de la barrière de l’école primaire du coin. Pour y avoir fait toutes mes premières classes, je peux vous assurer que toutes les classes de CP perçoivent, ou plutôt, sont inondés de la cacophonie permanente de ces débits de boissons, qui jouent à qui fera le plus de bruit pour attirer les clients.   


Pour ceux qui ont décidé de se débarrasser le plus rapidement possible de leur capacité auditive, personne ne doit se mettre en travers des choix de chacun, aussi irresponsables soient-ils. Il parait que c’est cela la démocratie. Moi, à chaque fois que je me rends compte que mes écouteurs m’empêchent d’entendre les bruits autour de moi, je pense à mon arrière-grand-mère paternelle, à qui il fallait hurler des phrases qu’en fait, elle n’entendait quasiment pas. J’aimerais que cela arrive le plus tard possible, pour moi. Et pour ceux qui se soucient de leur audition dans les années à venir, il serait temps d’être un peu plus regardant sur la façon dont nous écoutons la musique. Il serait temps aussi, que les uns se soucient un plus de la santé des autres, car si nous le faisons, pas, personne ne le fera, surtout pas dans notre pays où les législations contre les nuisances sont à chercher à la loupe, et, quand elles existent, ne sont carrément pas appliquées. À qui de les faire exécuter : des agents administratifs ? Des agents des forces de l’ordre ? Des agents municipaux ? Ils sont tous visiblement trop occupés pour ce soucier de nos oreilles, et donc de notre santé ! Alors, il ne tient qu’à nous de faire des efforts, pour nous-mêmes, pour nos parents, nos enfants, nos amis, nos voisins et pour le bien-être que mérite chaque citoyen, à commencer par nous !  

lundi 16 novembre 2015

Gabon : pourquoi je suis (et resterai) homophobe ?

Bonjours les Êtres humains !
                                                     


Nous vivons dans un monde en perpétuel changement, tant sur le plan politique, sur le plan économique qu’au niveau social. Dans ce dernier volet, en particulier, l’humanité a connu et vit encore une évolution qui pourrait bien faire retourner dans leurs tombes les Terriens du siècle dernier. En effet, les mœurs ont drôlement changées depuis les années 20. On pourrait dire que c’est un peu la course à toutes les libertés : les noirs et toutes les autres races autrefois dites « inférieures » ont été presque totalement affranchis, les colonies ont acquis leurs indépendances, les femmes ont obtenu le droit de travailler, puis celui de voter. Il y a quelques années, c’est au niveau des habitudes sexuelles que des barrières sont tombées : dans beaucoup de sociétés, l’on ne se sent plus contraint d’attendre le mariage pour avoir ses premiers rapports, les femmes revendiquent leur droit « d’avoir des orgasmes », etc. Disons que les esprits se sont quelque peu débridés. Puis, est arrivée la Gay Pride, cette espèce de journée mondiale de l’homosexualité. Mais qu’est-ce donc que l’homosexualité ? Mon dictionnaire Larousse définit un homosexuel comme une personne qui éprouve une attirance sexuelle pour les personnes de son sexe. Si l’on revient quelques décennies en arrière, on remarquera que ce qui, aujourd’hui, est considéré un peu partout comme un droit aussi juste que celui à la vie, était vu comme une déviance, une perversion, un acte contre-nature, voire même un péché !



C’était cette vision que les gens avaient de l’homosexualité au Gabon, il y a encore une vingtaines d’années. Comme un peu partout dans le monde, être traité de « pédé » était la pire des injures que l’on pouvait vous adresser ! Souvent, c’était l’élément déclencheur d’une bagarre, à coup sûr. Cela ne signifie pas, certes, qu’il n’y avait pas d’homosexuels au Gabon. D’ailleurs, lors d’un petit débat tenu au bureau il y a quelques jours, quelqu’un expliquait que sa grand-mère lui aurait raconté que, de son temps, dans certains villages (nous sommes à l’époque coloniale et un peu avant), des hommes qui vivaient en couple. Tout le monde savait qu’ils étaient épris l’un de l’autre et qu’ils « dormaient » ensemble. Un ancien du bureau nous expliquait qu’à cette époque, du fait des initiations que presque tout le monde passait dans les rites traditionnels et mystiques de nos différentes ethnies, l’homosexualité faisait partie des interdits imposés par ces rites. De ce fait, ceux qui s’y adonnaient étaient, le plus souvent, frappés d’une quelconque malédiction, qui pouvait agir de diverses manières : de l’apparition d’affections cutanées jusqu’à, dans les cas extrêmes, la mort subite. Une chose est toutefois sûre, c’est qu’il y a quelques années, ceux qui se considéraient comme homosexuels vivaient ce choix dans une grande discrétion ! De toute mon enfance, et même durant mes années lycées, je ne me souviens pas avoir connu, vu ou même entendu parler de quelqu’un, dans mon entourage qui l’était.      

Il y a une poignée d’années, lorsque les premiers vents porteurs  du « mariage pour tous » ont commencé à souffler sur l’occident, je me suis vite positionné : chacun a le droit d’avoir son opinion et de faire ses choix, et celui qui considère que les personnes du même sexe que lui sont celles qui l’attirent assume ses choix, tant qu’il ne me dérange pas. Je me souviens qu’un jour, débattant du sujet avec des amis, l’un d’eux m’a demandé : « et si ton fils t’annonçait qu’il est homo ? », ce à quoi j’ai répondu que, dans ce cas, je considérerais que c’est de ma faute, parce que j’ai échoué dans ma tâche qui était de lui inculquer une éducation (sexuelle) que j’approuve. Mais là n’est pas le sujet. Ce dernier est que, il faut bien le constater, ces vents de révolutions homophiles qui ont soufflés sur les pays du Nord, ont semé quelques graines ici  en Afrique. Ainsi, l’homosexualité est de plus en plus exposée dans nos capitales, bien qu’elle soit toujours vue d’un mauvais œil.  

Ce qui m’a le plus surpris, à ce propos, c’est la façon dont cette orientation s’exprime le plus dans mon pays, le Gabon. Ce qui est le plus choquant, c’est la manière avec laquelle certains se la sont appropriés et l’expriment. En effet, cette tendance a pris le visage d’un monstre, voire d’un démon, qui ronge la société gabonaise, à tous les âges, à toutes les classes, et qui est devenu la source de plus de honte, d’humiliations, de dépravations et de déshumanisations. Voyez donc les faits par vous-même et jugez…

Il y a quelques années, lorsque j’étais au lycée, en classe de Troisième, j’ai assisté à un spectacle inhabituel : dans une classe vide à première vue, je surpris deux jeunes filles de Terminale en train de s’embrasser goulûment. Pendant des semaines, je n’ai cessé de me demander ce qui pouvait bien motiver deux jeunes filles à faire une chose pareille, et surtout, comment elles en étaient arrivées là. C’était la première fois que j’étais confronté à ce qui deviendra, un peu plus tard, un « trip » pour les jeunes en soirées : des filles qui s’embrassent pour, certainement, s’offrir un délire. Mais, il y a quelques années, j’ai découvert que le délire est allé un peu trop loin. En effet, un jour, en parcourant le mur d’un groupe sur Facebook, je suis tombé sur une photo aussi choquante qu’explicite : trois jeunes hommes, nus comme des vers, s’y présentaient, deux d’entre eux copulant, tous sourire aux lèvres, tandis que le troisième les regardait avec envie, attendant son tour ! Ce qui me traumatisa le plus, c’est qu’ils avaient, au trop, seize ans ! Pourquoi ? Pourquoi, à l’âge où ma plus grande fierté était de poser mes lèvres sur celles de mes petites camarades de classe, ils étaient, eux, si fiers d’être homos qu’ils n’hésitaient pas à se filmer et poster les images sur les réseaux sociaux ? Comme diraient certains, qu’est-ce qui n’a pas marché ? Effet de mode ? Rébellion de l’adolescence ? Où sont les parents ? Que se disent-ils ? Ont-ils démissionné ? Savent-ils au juste ce qui se passe ? En ont-ils conscience ?

À lire les nouvelles qui déferlent, tant sur les réseaux sociaux que dans les journaux officiels, il est sûr qu’ils en ont une idée. Parce je parie que beaucoup d’entre eux ne sont pas passés à côté de ce fait divers qui date de quelques semaines. Relaté dans le journal national l’Union, le plus lu du pays, il conte la mésaventure d’un jeune homme qui a eu la mauvaise idée de sortir avec une jeune femme en couple. Le concubin de cette dernière ayant découvert qu’il était cocu et appris par qui, s’est armé de sbires et, ayant tendu un guet-apens à son rival, l’a obligé de force, pour le punir, à lui faire (pardonnez mon langage) une fellation ! Dans un passé assez proche, ce genre de cas se réglait aux poings en comptant les dents cassées ! D’où vient cette idée que pour se venger, on s’offre une fellation ? Est-ce vraiment juste un désir d’humiliation ? Pour moi, il faut avoir un certain penchant pour les rapports sexuels (même simplement oraux) avec les personnes du même genre pour en arriver là. Mais bon, sur ce sujet, les avis sont très partagés.   

Dans le cas précédent, l’argument de la vengeance peut encore être défendu par certains. Dans celui qui suit, derrière lequel pourrait-on tenter de masquer une volonté d’assouvir des penchants homosexuels publiquement refoulés ? Ce cas précis est celui qui a déferlé la chronique sur les murs et pages Facebook il y a quelques semaines : il s’agit d’un agent d’une grande entreprise de la place qui laisse exprimer sa colère. Et pour cause : il a été, pendant des mois, voire plus, l’amant de plusieurs haut cadres de la société, dont le directeur des ressources humaines, qui lui promettait un meilleur poste au sein de la firme. Voyant que le poste a été attribué à un autre, et aussi que sa santé pâtissait sérieusement des assauts sexuels de ses collègues de travail, il ne pouvait plus contenir sa colère et l’a laissé s’exprimer, avouant publiquement les pratiques auxquelles lui et ceux-ci s’adonnaient. Voilà où nous en sommes aujourd’hui au Gabon : avant, c’était les femmes qui devaient subir le « droit de cuissage », ou « l’entretien canapé ». Maintenant, la tendance est passée à « l’entretien sodomique » ! Je n’ose pas imaginer le degré des douleurs physiques et morales que cet homme, époux et père de famille, a atteint, au point de ne plus pouvoir garder secret le fait qu’il ait accepté de monnayer sa « virginité anale » contre un poste. N’avait-il pas confiance à ses connaissances, à la formation qu’il a suivie pour en arriver là, à son expérience professionnelle et ses capacités de travail pour accepter une telle proposition ? Car, il y a une chose qui est sûre, c’est qu’il n’était pas sous la contrainte physique, comme dans le cas cité plus haut. Il aurait pu dire non. Il aurait probablement perdu toute chance d’avoir cet avancement, et aurait peut-être même perdu son travail, mais il n’aurait pas humilié son nom et par la même occasion sa femme, ses enfants, ses parents, ses amis… Sommes-nous donc arrivés, dans ce pays, à un point tel qu’on ne puisse plus, pour gagner sa pitance et nourrir sa famille, rien faire d’autre que se soumettre à cette nouvelle forme de corruption qui, selon les dires de beaucoup, prend de plus en plus d’ampleur dans le monde professionnel national ?

Sommes-nous donc tombés si bas ? Je n’évoquerai pas le cas des élèves et étudiants qui tiennent, à ce qu’on dit, des réseaux de jeunes hommes « disponibles » pour certains haut placés de la République. Voilà donc où nous en sommes : les hommes sont contraints de se prostituer auprès d’autres hommes pour être considérés comme de vrais « hommes » dans la société ! En parlant de prostitution, il y a un cas qui, je vous l’avoue, me donne de l’urticaire, rien qu’à y penser. C’est celui de ce jeune homme qui assume clairement son homosexualité (au moins, il le courage de déclarer son camp), et qui, je ne sais pourquoi, est devenu, en l’espace de quelques années, une véritable célébrité dans le cercle des Gabonais du réseau social Facebook. Ce qui m’amuse le plus, c’est la façon dont certains sont à l’affut de ses interventions, de ses vidéos (souvent gags) et prennent même ses propos au sérieux, au point de l’ériger comme une sorte de dissident qui lutte contre le pouvoir en place au Gabon. Tout cela pourquoi ? Parce que cette « belle créature » (sic) prétend détenir des informations qu’il est prêt à divulguer sur certains grands noms de notre pays. Informations qu’il a obtenu en ayant couché avec quelques-uns de ceux-ci. Est-ce bien là que nous en sommes ? Manquerions-nous tellement d’espoir, de voix à suivre, de leader, que nous en serions réduits à nous prostituer pour sauver le pays de l’abime dans lequel il ne cesse de s’enfoncer chaque jour ? Je ne fais que poser la question.

Le pire, c’est que l’homosexualité prend des allures d’instrument de torture dans ce pays. Savez-vous que, derrière les murs de "Sans Famille", prison centrale de Libreville, l’on tolère que des détenus violent d’autres ? Une amie nous relatait il y a quelques jours que, durant son séjour là-bas, sa cousine a découvert que lorsqu’une détenue déplaisait à certaines gardiennes, elles chargeaient d’autres détenues de lui faire passer un sale quart-d’ heure, la soumettant à des viols collectifs, sans que personne n’intervienne ! De mon retour de Dakar, une des nouvelles qui m’a le plus bouleversée, à ce propos, est le cas d’un de mes cousins décédé à la prison centrale de Libreville. D’abord arrêté pour un simple vol, il verra par la suite son séjour derrière les barreaux prolongés de plusieurs mois. Ce beau jeune homme frêle et assez timide succombera des hémorragies causées par des viols répétés, durant des mois. Le pire, c’est qu’il ne pouvait même pas dénoncer ses tortionnaires, car, une fois cela fait, il aurait subi pire encore. Ce qui m’attriste le plus, c’est que dans cet État dit démocratique et de droit, dont la devise serait Union-Travail-Justice, les auteurs de ce crime dorment en paix aujourd’hui. Ces hommes qui, pour assouvir leurs désirs homosexuels, n’ont rien trouvé de mieux que de violer des jeunes garçons.       



Je me souviens que lors de sa visite à Dakar, le président américain avait quelque peu soulevé le sujet des droits des homosexuels. Son hôte, le président sénégalais, Maky Sall, avait, dans son discours, en substance, rétorqué sur le sujet en précisant que l’homosexualité ne fait pas partie de nos mœurs, ici en Afrique, et que l’occident se devait de les respecter. Mais au vue des comportements que beaucoup affichent dans nos sociétés, et plus précisément dans mon pays, le Gabon, je me demande ce qu’il en sera de ces mœurs dans les années à venir. Finirons-nous par tous adopter le mariage Gay ? Finirons-nous par tous accepter l’adoption pour les couples Gay ? Et qu’adviendra-t-il quand nos enfants décideront, eux aussi, parce que c’est ce qui se fait actuellement ailleurs, de changer de sexe, ou de ne plus en avoir ? Jusqu’à ce jour, le panurgisme culturel ne nous a rendu, ni plus blancs, ni moins noirs, ni plus respectés, ni moins humiliés, alors tâchons de bien réfléchir aux idéaux que nous voulons transmettre à ceux qui nous succéderont.  

mardi 20 octobre 2015

Criminalités diversifiées en État policier

Bonjour les Êtres humains !

Avant tout, il faut que je vous fasse une confidence : je n’aime pas les forces de l’ordre ! Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça depuis ma plus tendre enfance, je ne me suis jamais senti à l’aise en présence d’un homme en uniforme vert. Je crois que le coup de matraque que l’un d’eux m’assena sur le crâne lorsque j’étais au lycée, me confondant à des étudiants qui manifestaient pour leurs bourses, n’a pas été pour améliorer mon rapport avec ces hommes. Ceci dit, je tente toujours de me tenir le plus loin possible des endroits où je suis sûr de les rencontrer : commissariats, gendarmeries, casernes, camps, etc. Mais depuis que je suis arrivé à Libreville, j’ai bien l’impression que ce procédé d’éloignement n’est plus suffisant. Je vous explique : dès la nuit de mon arrivée à l’aéroport de Libreville, j’étais déjà très surpris du nombre de véhicules blindés en stationnement dans quelques coins de la ville, tout au long du trajet vers la maison familial. « Que se passe-t-il ? Il y a un évènement important qui nécessite cette présence ? » Ai-je demandé à mon père. Il me répondit tranquillement que c’est comme cela tous les jours et que je finirais par m’y habituer. « M’habituer à voir des canons de fusils qui ne devraient être exhiber qu’en cas de nécessité ? Je ne suis pas trop sûr ! » Ai-je pensé. En tout cas, je ne me sentirais pas très bien à chaque fois que je tomberais sur un de ces véhicules. Malheureusement, quelques jours plus tard, lors de ma première sortie dans la capitale gabonaise, depuis un peu plus de cinq ans, je compris que ce sera à chaque fois que je mettrai le nez dehors que je ne me sentirai pas très bien car, en me baladant dans les rues de Libreville, j’eus l’impression d’être dans une cité martiale ! Plus de la moitié des personnes que vous croisez portent un uniforme, soit de la police, de la gendarmerie, ou d’une des composantes de la grande muette. De plus, depuis mon retour au Gabon, je suis assez étonné de voir le nombre de mes jeunes cousins, voisins et amis, qui ont décidé de s’engager. Rien que dans ma famille, mes deux mains ne suffiraient pas pour les compter !



Ne voulant pas jouer les pessimistes et les empêcheurs de traîner des bottes en paix, j’ai interrogé quelques personnes dans mon entourage, pour savoir ce qu’ils pensent de cette situation et surtout, comment on en est arrivé là. Les avis sont très partagés, mais ce que j’entends le plus, que ce soit des désapprobateurs que de ceux qui encouragent cet état de faits, c’est que cela procure de l’emploi pour la jeunesse. Il faut dire que, ces dernières années, les ministères qui recrutent les plus sont celui de l’éducation nationale, celui de l’intérieur et plus encore, celui de la défense. Pour tous les autres nouveaux agents de la fonction publique gabonaise, être intégré et pouvoir toucher son salaire relève toujours du chemin de croix (il faut parfois attendre plus de deux ans avant de jouir de ces émoluments), tandis que pour nos jeunes officiers et agents, fraîchement tondus au camp de formation, il ne suffit que de quelques semaines pour qu’ils puissent commencer à toucher leur paie. D’ailleurs, ils sont les plus choyés du pays, avec des salaires qui les rangent au niveau minimal de cadre moyen. De plus, ils n’ont quasiment jamais de problèmes de retard de paiement, comme cela peut souvent arriver pour les enseignants ou les médecins. Bref, les motivations pour s’engager sont ce qui manque le moins ! À vous dire vrai, vus tous ces avantages, sans compter ceux que je ne connais même pas, je me serai bien engagé, moi aussi, si je n’avais pas horreur de recevoir des ordres et de devoir courber l’échine… On peut tout de même dire que cet accroissement rapide des effectifs des forces de l’ordres au Gabon a un aspect positif : je n’ai, par exemple, pas pu rester de marbre devant la joie de ma tante, le weekend dernier, qui a chanté et dansé pour accueillir son fils de dix-neuf ans, de retour de formation. Mais, mon souci principal, la question qui me turlupine l’esprit, en voyant mon jeune cousin, aussi frêle qu’une brindille, dans son uniforme gris et ses bottes serrées, c’est de savoir à quoi servent réellement ces jeunes ? À quoi sont-ils vraiment employés ?   

J’entends déjà certains me dire : « mais Engo, à quoi veux-tu qu’ils servent d’autre, si ce n’est le maintien de la paix, de la sécurité et de l’ordre dans notre beau pays ? » Je sais bien que là est leur mission première, certes bien noble. Mais je vous assure qu’en un peu plus d’un mois, j’ai vu des choses qui me font croire qu’ils reçoivent des ordres qui dévient de la normale et qui les font faillir à leur tâche. Jugez-en par vous-même ! La semaine dernière, plus précisément le vendredi 16 octobre dernier, en rentrant de mon stage, à la Direction générale de l’environnement, sise aux Ministère des eaux et forêts, sur le Boulevard triomphale, j’ai été assez surpris de voir, presqu’à tous les dix mètres, un jeune fantassin, l’arme serrée contre le torse, le regard vif. « Vu ce déploiement, le président doit sûrement emprunter cette voie aujourd’hui » a commenté quelqu’un dans le taxi, comme pour répondre à mon interrogation non dite. Ont-ils besoin d’être 100 au kilomètre carré pour sécuriser le passage du Président dans un bolide blindé, et qui roule à vive allure ? Quelques centaines de mètres plus loin, au carrefour dit de « l’ancienne SOBRAGA », un embouteillage monstre nous accueilli : des gendarmes y avaient érigé, de chaque côté de la route, un poste de contrôle et arrêtaient une grande partie des véhicules, pour effectuer le contrôle des papiers. À moins de dix mètres de là, un premier véhicule blindé, couronné d’une mitraillette, était garé sur le bord de la voie. « Ah ! Il doit se rendre à l’Université, le président ! », s’est rappelé le chauffeur du taxi.  Ainsi donc, voilà la véritable raison de toute cette agitation ! Mais, est-ce vraiment nécessaire, tout cet étalage d’arsenal et de forces armées ? Je descendis à quelques mètres de l’entrée de l’université, et m’engageai sur l’artère lui faisant face. Là, je tombe nez-à-nez avec un véhicule de type 4x4, toute vitres ouvertes, mais avec un matériel de communication digne des voitures de la CIA. Au volant, un homme de type caucasien portant un uniforme de l’armée française, en plein transmission radio. Le jeune homme qui marchait à côté de moi, et qui s’était lui aussi penché vers le véhicule pour bien en admirer l’intérieur, me regarde, aussi abasourdi que moi. Nous n’avons pas le temps de commencer à commenter ce que nous venons de voir que nous nous retrouvons face à un autre véhicule blindé coiffé d’une mitraillette, et entouré de quelques soldats gabonais, armes à la main. À quelques pas de là, plus libres de nos propos, le jeune homme me demande si tout cela est bien nécessaire. Avant que je ne puisse lui répondre, une jeune étudiante, sortant de l’École normale voisine, nous apostrophe en voyant, de loin, le blindé : « Bonjour mes frères ! Que s’est-il passé ? Les étudiants de l’UOB (Université Omar Bongo) sont-ils encore entrés en grève ? Un mouvement de manifestation de l’opposition ? Qu’est ce qui ne va pas encore ? » Nous la rassurons qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter, que c’est juste le président qui vient rendre visite aux étudiants. « Voilà à quoi sert tout cet arsenal : à plonger les populations dans la peur, la crainte du pouvoir, comme si celui-ci en avait besoin… »

J’aimerais, cher amis, que vous jugiez aussi de ceci : le mardi 13 octobre dernier, tandis que je tentais de prendre un taxi sur le boulevard triomphal, à la sortie de mon stage, trois de ces grosses motos BMW aux couleurs de la gendarmerie vinrent obstruer l’intersection face à laquelle je me trouvais. Ils furent suivis par trois autres, derrière lesquels venaient, un cortège de trois véhicules : en tête, un 4x4 roulant à vive allure, et en serre-fil, un de ces camions verts qui servent à transporter les soldats, et dans lequel des jeunes en uniforme brandissaient les canons de leurs armes vers les trottoirs bondés de monde, à cette heure de sortie des bureaux. Entre les deux véhicules, se trouvait une sorte de fourgon, peint en blanc et rouge, et sur les portières duquel on pouvait aisément lire le nom de l’entreprise Bolloré. Les trois voitures étaient suivies d’un autre lot de motards de la gendarmerie, tous gyrophares et toutes sirènes allumés. Alors, la question que je suis posé est la suivante : tous ces jeunes qui pointent leurs armes sur leurs frères et sœurs Gabonais, en pleine route, ont-ils été engagés pour escorter l’argent de Bolloré ? Est-ce vraiment ce à quoi ils doivent nous servir ? Ne devraient-ils pas lutter contre la criminalité et l’insécurité qui minent chaque jour notre nation ?   

Parce que ces deux fléaux n’ont pas manqués de m’interpeller, eux aussi ! En l’espace d’un mois, on a retrouvé un corps de jeune femme décapité dans les environs du Quartier Pleine Orety, et un mari jaloux s’est servi de deux armes pour abattre l’amant de sa femme et manquer de tuer cette dernière ! Et les faits divers qui parlent de tuerie à la poudre à canon sont légion ces derniers mois ! Je ne parle même pas des crimes dits « rituels », qui sont devenus si banals qu’on en parle même plus, malgré le flot continu de sang de jeunes hommes et femmes, adultes et enfants, dont les organes sont vendus au marché noir ! Je ne parle pas, non plus, des braquages qui sont le quotidien de quartiers comme Derrière l’École Normale Supérieure, où je vis. Ces quartiers où vous ne verrez jamais patrouiller un seul policier, et où ce sont les jeunes délinquants qui font la loi à partir d’une heure du matin…  



Je veux bien qu’on donne du travail aux jeunes, qu’on cherche à sécuriser le pays, mais, je ne peux m’empêcher de me poser ces questions qui découlent du constat dont je viens de vous faire part : Pourquoi faire de la Grande Muette le premier recruteur de la Nation ? Que voire derrière ces enrôlements massifs ? À quoi servent tous ces agents en uniforme ? Quel est concrètement leur apport pour la nation ? Comment expliquer que, malgré cela, la criminalité ne cesse de croitre ? Pourquoi faire étalage de toutes ces armes ambulantes ? Que craint-on ? Que défend-t-on réellement : les populations, les institutions, les intérêts de privilégiés ou celles d’entreprises étrangères ? Qui veut-on effrayer ? Oui, effrayer, car c’est bien la réaction que la vue de toutes ces armes et de tous ces uniformes provoque, et pas seulement chez moi. Souvenez-vous de cette jeune femme qui a vu le blindé garé près de l’université : « mon frère, que se passe-t-il ? Il y a des évènements graves qui se sont passés à l’UOB ? Les étudiants manifestent encore ? » Je ne sais pas pour vous, mais moi, la vue de tous ces uniformes, de toutes ces armes protées en bandoulière aux carrefours, ou fixés sur des véhicules de guerre qui se baladent dans notre capitale me mettent dans un état de stress, voire de psychose permanente ! Parce que j’ai souvent, en les voyant, cette citation entendue quelque part qui me revient à l’esprit : « une arme, c’est fait pour servir, et quand on la sort, elle finit toujours par servir ». Gageons, dans notre contexte, que ce ne soient que des paroles en l’air ! 

mercredi 30 septembre 2015

Bienvenue chez moi !




Bonjour les Êtres humains !

La famille ! Pour moi, et j’espère pour la plupart d’entre vous, il n’y a rien de plus important que la famille. Et lorsqu’on a passé des années loin d’elle, les retrouvailles vous font quelques fois perdre vos habitudes. C’est ce qui m’est arrivé ce mois de septembre. En effet, après plus de cinq ans passés à Dakar, j’ai pris l’avion pour Libreville, ma ville natale. Point besoin de vous dire combien de fois le voyage a été excitant, la séparation avec mes proches de Dakar difficile (bien que je ne parte que pour un trimestre), et les retrouvailles avec ma famille chaleureuse !

Après mon arrivée à Libreville, il y a quelques semaines, je m’étais dit que j’allais me donner quelques semaines, deux maxi, pour me faire une idée de la façon dont la vie, en générale, a évoluée dans la capitale gabonaise, avant de partager mes premières impressions avec vous. J’avais prévu de procéder comme l’avait fait mon collègue bloggeur et ami, Barack Mba – qui tient le blog dénommé Esprit Africain - c’est-à-dire, faire un tour de la ville et vous décrire les évolutions sur le plan urbain, au niveau des mentalités, de infrastructures, etc. Honnêtement, les aléas familiaux ne m’ont pas laissé le temps de m’offrir un tour de ville, comme je l’avais prévu. Mais il y a tant de choses à dire, à encourager, à dénoncer, à souligner, sur Libreville, qu’il me fallait vous partager les sensations, les impressions et les sentiments qui m’ont animés et qui m’animent toujours depuis que je suis revenu chez moi.

J’aimerais donc vous présenter, autant que je le pourrais, ce « chez moi ». J’aimerais particulièrement vous parler de mon quartier : Derrière l’École Normale Supérieure (Derrière l’ENS, pour les initiés). Il s’agit d’un vaste bidonville du premier arrondissement de la capitale gabonaise, enclavé entre l’Université Omar Bongo, l’École Normale Supérieure qu’il abrite, le quartier Derrière la prison, la favela voisine (ne me demandez surtout pas qui a baptisé les quartiers de Libreville !) et la voie expresse, une des principales artères de la ville.


Je connais les ruelles poussiéreuses de ce quartier depuis… toujours ! Elles ressemblent, encore aujourd’hui, à des champs de mines : on aurait dit que c’est seulement hier que sont passés les derniers engins des Travaux Publics, même si, en fait, c’était il y a 20 ans déjà.

Une ruelle de Derrière l'ENS


La majeure partie des habitations, qui étaient toutes en planches, il y a quelques années, sont aujourd’hui en briques (en dur, dit-on ici), bien qu’elles donnent toujours l’impression d’être bâties les unes sur ou à l’intérieur des autres. Les touffes de hautes herbes qui longent les quelques villas cachées derrière des barrières contrastent avec le champ de « cuvettes » de Canal Sat qui s’étale sur tout le quartier. Au « petit marché », le centre névralgique du coin, les cinq à six bistrots qui paraissent se suivre comme les doigts de la main n’arrêtent quasiment pas de brasser alcools, musiques assourdissantes et hommes et femmes éternellement assoiffés. Je pourrais passer l’année à vous décrire les « choses de Derrière l’ENS ». Mais, de toutes, il y en a trois qui m’ont particulièrement marquées depuis que je suis rentré. La première, c’est ce que certains jeunes inspirés du quartier ont appelés, « l’agressage ».

Vue partielle du ''champ de cuvettes''


Il y a quelques mois, la mairie de Libreville annonçait, effectivement, une campagne d’adressage : il s’agissait de donner des noms aux principales rues de Libreville et de d’attribuer des numéros aux habitations qui les bordent. Le hasard voulu que les agents de la municipalité affectés à cette tâche passent dans notre ruelle quelques jours après mon arrivée. Je ne suis pas urbaniste, loin de là, mais il y a quand même quelques éléments de leur travail qui ne nécessitent que la logique pour juger de son inefficacité. Parce que, de l’expérience que j’ai de villes qui possèdent un système d’adresses bien rodé, je crois que la numérotation des habitations devrait être faite de sorte que l’étranger qui arrive dans le quartier, et qui cherche une adresse, se réfère à l’ordre de numérotation des habitations. Je m’explique : dans mon autre quartier, à Dieupeul (Dakar), j’étais à la villa 2518. Celle-ci est suivie de la 2519 et précédée de la 2517. Dans d’autres cas, les maisons sont numérotés par des nombres paires, d’un côté de la voie, et les impairs, de l’autre côté. Dans tous les cas, celui qui cherche une adresse précise suit une certaine logique pour pouvoir la retrouver. Or, après le passage des agents de la mairie, notre maison s’est retrouvée avec le numéro 42, la suivante le 48, celle d’en face le 33, et celle qui la suit, le 65. Allez donc vous y retrouvez ! Sans compter que, pour certaines habitations, il suffit qu’elles aient deux entrées, voire même deux portes voisines, pour qu’elles se retrouvent avec deux numéros, à l’exemple de celle de mes voisins, qui porte, pour une de ses portes, le 48, et pour l’autre, le 56. Je ne parle même pas du fait qu’une grande partie des ruelles de Derrière l’ENS sont tout simplement des impasses. Preuve qu’aucun plan d’urbanisme n’a été au préalable envisagé. Je me demande juste pourquoi l’on peut gaspiller autant d’argent à une activité, certes louable, d’adressage, lorsque les habitations concernées ressemblent juste à des cases ou des abris de fortune ? Qu’en est-il du programme de construction de logements sociaux annoncé par les autorités il y a quelques années ? Comment peut-on donner une adresse, un numéro, à celui qui demande un logement décent ? N’existe-t-il pas une coordination entre le ministère de la planification, celui de l’urbanisme, et la mairie ? Ou seraient-ils, eux aussi, dans l’impasse ?

Rue ''Impasse''


Pour les habitants de mon quartier, cette problématique du logement n’est pas la seule impasse dans laquelle ils se trouvent. En effet, nous faisons face à un autre souci, aussi important, sinon plus, que celui de l’adressage des sans-logis. Il s’agit de la pénurie d’eau.

Le problème du manque d’eau dans notre quartier n’est pas un fait nouveau. Déjà, en 2009, avant mon départ pour Dakar, il fallait passer toute la journée sans eau et n’attendre que très tard dans la nuit (entre 2h et 4h du matin), pour voir une goutte tomber du robinet. L’année dernière, lors de la mise en place par les autorités de câblages souterrains pour le futur (mais toujours « futur » depuis plusieurs années) réseau de fibre optique, l’alimentation en eau du quartier fut tout simplement interrompue, m’a expliqué ma mère. Et cela dura plus de trois mois. Imaginez-vous tout un quartier sans eau pendant trois mois, en pleine année académique ! Mes parents, comme tous leurs voisins, étaient devenus des sortes de zombies qui devaient se lever tous les soirs, en plein milieu de la nuit pour aller chercher de l’eau dans les quartiers voisins, ou à l’Université Omar Bongo, qui jouissaient encore de la manne nocturne. Ce n’est qu’à partir du début de l’année en cours que les choses revinrent à la normale. Mais cela n’aura duré que quelques mois. C’est ainsi que, depuis le mois d’août, l’approvisionnement en eau du quartier est redevenu aléatoire. À certains endroits, ce n’est que très tôt le matin que vous avez droit à de l’eau, et pour deux ou trois heures. À d’autres, comme chez mes parents, il faut à nouveau se lever tard dans la nuit pour faire des réserves d’eau pour le lendemain. Ce qui est aberrant, c’est que la Société d’électricité et d’eau du Gabon (SEEG) reste parmi les premières entreprises du pays, avec des bénéfices toujours en forte croissance. C’est que si la prestation des services de celle-ci n’a pas arrêté de se dégrader au fil des ans, les factures, elles, sont restées inchangées. Un véritable casse-tête équatorial pour les populations ! Sans compter que, pour certains, il faut aussi tenir compte des innombrables fuites dans le réseau de distribution d’eau. Le seul avantage, si on peut le nommer ainsi, c’est que grâce à ces fuites que l’on retrouve dans tout le quartier, tout le monde sait quand il y a à nouveau de l’eau. Les myriades de points de ruissellements qui donnent au quartier, par moment, l’allure d’un delta, font souvent dire à ma mère : « bientôt, on verra des petits poissons barboter en plein milieu de la route… »

 
La troisième chose qui m’a le plus choqué, c’est le comportement des jeunes de mon quartier. Pour ceux de mon âge, il n’a pas beaucoup évolué : les rares qui font des études ou ont un vrai boulot sont toujours difficiles à voir, ce qui est normal, vues leurs occupations. Pour les autres, il suffit de faire un tour par les terrasses des bars du « petit marché » si vous en cherchez un. Les plus incroyables sont ceux qui jouent au « Songo », un jeu de société traditionnel proche du damier, à quelques pas de la maison de mes parents. Ils peuvent commencer à sept heures, avec quelques bouteilles de bières en mains, et ne se séparer que très tard dans la nuit. Tous les soirs, aux mêmes heures, ce sont toujours les mêmes visages que l’on retrouve attablés aux bars du petit marché. Toujours les mêmes jeunes qu’on entend discuter, souvent avec des hurlements, de sujets aussi divers qu’il y a de marques de bières dans le pays. Et très souvent, ces discussions se terminent en disputes qui, souvent aussi, virent aux affrontements au corps-à-corps. Tenez, dans la nuit de vendredi dernier, j’ai été réveillé aux environs de deux heures par des voix d’hommes qui s’élevaient non loin de ma chambre. Il était évident, de par les propos que s’échangeait le groupe de jeunes que j’ai pu distinguer avec un voisin, qu’ils étaient tous dans un état d’ébriété avancé. Savez-vous ce qui m’a réellement traumatisé dans cette échauffourée ? Ce sont les propos des différents protagonistes. Jugez par vous-même :

« _ Tu me connais ?

   _ Toi, tu me connais ?

   _ Moi je suis agent spécial de la police judiciaire, moi !

   _ Et moi, je n’ai rien à foutre de ce que tu es. Je suis B, fils de A ! Tu ne connais pas mon père ?

   _ Toi, tu connais mon père ? Mon père est président d’une grande institution en France !

   _ Et moi, mon père donne des cours dans une grande université aux USA…


C’est à cet instant précis que j’ai mis mon casque audio et augmenté au maximum le son de la musique que je venais de mettre pour me distraire un peu l’esprit. Je n’aurai pas supporté d’en entendre plus ! Si ces propos venaient d’élèves de maternelle, ou même de l’école primaire, passerait encore, mais de la part d’adultes, sûrement déjà pères de familles, c’est tout simplement intolérable ! En me recouchant, quelques heures plus tard, je me suis dit, en repensant aux rues « impasses » inondées de l’eau qui ne coule presque jamais au robinet, qu’en réalité, dans mon pays, c’est toute la société qui souffre d’une anarchie sclérosée à tous les étages : la municipalité, appuyée par le gouvernement, fait ce qu’elle veut de ses administrés, quitte à donner des adresses à ceux qui vivent dans des cabanes sur lesquelles elle a déjà fait noter : « à démolir » ; les compagnies privées font ce qui leur plait, à l’image de la Société d’énergie et d’eau du Gabon qui continue à engranger des millions de bénéfices tandis que des milliers de Librevillois, ses clients, ne peuvent pas avoir d’eau au robinet quand elles le désirent ; enfin, c’est une assourdissante cacophonie dans la tête de centaines de milliers de mes jeunes frères et sœurs qui passent leur vie à célébrer on ne sait trop bien quoi, en se reposant sur le travail de leurs parents pour se donner de la valeur. Et bien, c’est ça, CHEZ MOI !